Décision de référence : cc • N° 18-21.681 • 2020-07-08 • Consulter la décision →
Un salarié cumulait depuis plusieurs années des jours de congés payés non pris avec l'accord de son employeur. Un jour, l'employeur lui impose de prendre l'intégralité de ces congés reportés dès le lendemain, sans préavis. Le salarié refuse, et l'employeur le licencie pour faute grave. La Cour de cassation a jugé que l'employeur ne pouvait pas imposer la prise de congés sans respecter un délai de prévenance raisonnable, et que le refus du salarié n'était pas fautif dans ces circonstances.
Cette décision, méconnue du grand public, a pourtant des conséquences concrètes pour des milliers de salariés et d'employeurs. Elle rappelle une règle simple : un congé reporté reste un congé, et les mêmes règles s'appliquent. L'employeur ne peut pas, du jour au lendemain, exiger que vous soldiez vos jours accumulés, sans délai de prévenance.
Pour un propriétaire bailleur, cette affaire peut sembler lointaine. Mais elle illustre un principe juridique fondamental : l'abus de droit. Comme un bailleur ne peut pas imposer une visite sans préavis, l'employeur ne peut pas imposer une prise de congé sans délai. Voyons les détails de cette affaire et ce qu'elle change pour vous.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Un salarié d'une société de nettoyage cumulait depuis plusieurs années des jours de congés payés non pris. Avec l'accord de son employeur, il avait reporté ces jours d'une année sur l'autre. En 2016, la société traverse des difficultés et décide de réduire les compteurs. Par une lettre remise en main propre, l'employeur impose au salarié de prendre l'intégralité de ses congés reportés… dès le lendemain. Pas de préavis, pas de discussion.
Le salarié refuse. Il argue que ce délai est impossible à respecter : il a des obligations familiales, un enfant scolarisé, et des projets personnels. L'employeur le licencie pour faute grave, estimant que son refus constitue une insubordination. Le salarié saisit le conseil de prud'hommes, qui lui donne raison. L'employeur fait appel, puis se pourvoit en cassation.
Le litige porte sur la nature des congés reportés : sont-ils identiques aux congés acquis ? L'employeur soutenait que ces droits « anciens » pouvaient être imposés sans formalité, tandis que le salarié réclamait le respect des règles habituelles : consultation du comité social et économique, fixation d'un ordre des départs, et surtout un délai de prévenance raisonnable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 8 juillet 2020 (pourvoi n° 18-21.681), a tranché en faveur du salarié. Son raisonnement s'articule en deux temps.
D'abord, elle rappelle que les droits à congés reportés ont la même nature que les congés acquis. Ce principe découle de la directive européenne 2003/88/CE du 4 novembre 2003, qui fixe une finalité aux congés payés : permettre au salarié de se reposer et de concilier vie professionnelle et personnelle. Peu importe qu'ils aient été reportés, ils conservent cette nature. En conséquence, les règles de fixation de l'ordre des départs en congé (article L. 3141-13 et suivants du Code du travail) s'appliquent aussi aux congés reportés.
Ensuite, la Cour examine le comportement de l'employeur. Elle constate que la lettre de licenciement elle-même reconnaît que l'employeur a « entendu contraindre le salarié à prendre, du jour au lendemain, l'intégralité de ses congés payés en retard ». Or, imposer une prise de congé sans délai de prévenance constitue un exercice abusif du pouvoir de direction. L'abus de droit (article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute) prive le refus du salarié de caractère fautif. En d'autres termes, le salarié n'a pas commis de faute en refusant, puisque l'employeur a abusé de son droit.
Cet arrêt confirme une jurisprudence antérieure : les juges vérifient toujours si l'employeur a respecté un délai de prévenance suffisant (par exemple, Cass. soc., 15 mai 2019, n° 17-28.279). Il ne s'agit pas d'un revirement, mais d'une application logique des textes.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes salarié, cette décision vous protège. Votre employeur ne peut pas vous imposer de prendre vos congés reportés du jour au lendemain. Il doit respecter un délai raisonnable (généralement au moins un mois, selon la jurisprudence) et suivre l'ordre des départs fixé par les règles habituelles (consultation du CSE, critères comme l'ancienneté ou la situation familiale).
Prenons un exemple chiffré : un salarié cumule 20 jours de congés reportés. Son employeur, en difficulté de trésorerie, veut les « solder » rapidement. S'il lui impose de les prendre en une semaine, le salarié peut refuser sans craindre un licenciement. En revanche, si l'employeur propose un échéancier sur trois mois avec un préavis d'un mois, le refus pourrait être fautif.
Pour les employeurs, cette décision est un avertissement. Vous devez anticiper : ne laissez pas les congés s'accumuler sans planifier leur prise. Si vous souhaitez réduire les reports, informez vos salariés plusieurs semaines à l'avance, discutez avec eux, et respectez les règles de l'ordre des départs. Un licenciement basé sur un refus d'obéissance dans ce contexte serait requalifié en licenciement sans cause réelle et sérieuse, avec des dommages et intérêts à la clé (jusqu'à 20 mois de salaire selon l'ancienneté).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez les reports : Faites un point chaque trimestre sur les congés non pris. Proposez un plan de rattrapage avec un préavis d'au moins un mois. Un employeur qui planifie évite les contentieux coûteux.
- Respectez l'ordre des départs : Consultez le CSE ou, à défaut, fixez des critères objectifs (ancienneté, situation familiale). Ne décidez pas seul. Une PME qui suit cette règle réduit les risques prud'homaux.
- Documentez vos échanges : Gardez une trace écrite de toute demande de prise de congés. Un email ou un courrier recommandé prouve le délai de prévenance. En cas de litige, c'est votre meilleure défense.
- Ne licenciez pas sur un refus isolé : Si un salarié refuse une prise de congés imposée brutalement, cherchez d'abord un accord. Le licenciement pour faute grave sera requalifié si vous avez abusé de votre pouvoir de direction. Mieux vaut une médiation qu'un procès.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une lignée protectrice du salarié. En 2019, la Cour de cassation avait déjà jugé que l'employeur devait informer le salarié de ses droits à congés avant l'expiration de la période de report (Cass. soc., 15 mai 2019, n° 17-28.279). Le non-respect de cette obligation peut engager sa responsabilité.
Plus récemment, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a renforcé cette protection : un salarié qui n'a pas pu prendre ses congés en raison d'un arrêt maladie conserve ses droits après son retour, même si la période de report est dépassée (CJUE, 22 septembre 2022, aff. C-120/21). La tendance est donc à une meilleure protection du droit au repos.
À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges exigent un délai de prévenance minimal, peut-être fixé par la loi. En attendant, la règle est claire : l'employeur ne peut pas improviser.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Mon employeur peut-il m'imposer de prendre mes congés reportés en une semaine ? Non, sans un délai de prévenance raisonnable, c'est un abus de pouvoir. Vous pouvez refuser sans risque.

