Décision de référence : cc • N° 88-87.003 • 1990-01-22 • Consulter la décision →
Imaginez : à Tarnos, une commune des Landes, un promoteur immobilier entame des travaux de construction sans permis de construire. Le maire, alerté par des riverains, décide de se constituer partie civile (c'est-à-dire demander des dommages et intérêts pour le préjudice subi par la commune) au nom de la ville. Le conseil municipal vote une délibération l'y autorisant. Mais que se passe-t-il si le jugement de première instance ne donne pas satisfaction à la commune ? Le maire peut-il interjeter appel (contester le jugement devant une cour supérieure) sans une nouvelle autorisation du conseil ?
C'est précisément la question que le Conseil constitutionnel a tranchée le 22 janvier 1990, dans une décision qui fait aujourd'hui référence. Elle intéresse directement tout propriétaire, locataire ou professionnel confronté à un litige avec une commune : urbanisme, nuisances, expropriation, dommages causés par des travaux publics. Car si la commune se constitue partie civile contre vous, sachez que son maire peut aller jusqu'au bout de la procédure sans en référer à chaque étape à son conseil municipal.
Cette décision, rendue dans le cadre d'une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) sur l'article L. 2122-22 du Code général des collectivités territoriales, clarifie un point crucial : l'autorisation de se constituer partie civile emporte celle d'exercer toutes les voies de recours. undefined, une fois que le conseil municipal a dit « oui », le maire peut aller en appel, en cassation, et même se désister, sans nouveau vote. Une sécurité juridique pour les communes, mais aussi une information importante pour leurs adversaires.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire trouve son origine à Chelles, en Seine-et-Marne. La commune avait été victime d'une infraction (une destruction de biens municipaux, semble-t-il). Le conseil municipal, par une délibération du 23 février 1987, autorise le maire à « ester en justice » (c'est-à-dire engager ou défendre à un procès) et plus précisément à se constituer partie civile. Le maire se constitue donc partie civile devant le tribunal correctionnel. Le tribunal condamne le prévenu, mais la commune estime les dommages et intérêts insuffisants. Le maire interjette appel. Mais la partie adverse soulève un incident : elle conteste la recevabilité de l'appel, arguant que le maire n'avait pas reçu d'autorisation expresse du conseil municipal pour faire appel.
L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui pose une question préjudicielle (une question de constitutionnalité) au Conseil constitutionnel. Le Conseil devait déterminer si l'article L. 2122-22 du Code général des collectivités territoriales, qui permet au conseil municipal de déléguer au maire certains pouvoirs, est conforme à la Constitution. undefined le maire peut-il, sans nouveau vote, exercer toutes les voies de recours ? Ou doit-il revenir à chaque fois devant le conseil municipal ?
Le Conseil constitutionnel a dit : oui, l'autorisation donnée au maire de se constituer partie civile implique le pouvoir d'exercer les voies de recours ouvertes dans cette action. Il a donc validé la disposition légale. Attention toutefois : la décision précise que cela vaut pour les voies de recours « découlant d'une constitution de partie civile opérée au cours d'une information judiciaire ». undefined, c'est que si le maire souhaite se constituer partie civile dans une nouvelle procédure (par exemple, après une autre infraction), une nouvelle autorisation du conseil municipal sera nécessaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le Conseil constitutionnel a examiné l'article L. 2122-22 du Code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction alors en vigueur. Cet article permet au conseil municipal de déléguer au maire, pour la durée de son mandat, certains pouvoirs, notamment celui « d'intenter les actions en justice au nom de la commune » et de « défendre la commune dans les actions intentées contre elle ». La question était : une autorisation « d'intenter » une action inclut-elle celle d'exercer les recours contre la décision rendue dans cette action ?
Le Conseil a répondu par l'affirmative, en se fondant sur le principe de continuité de l'action publique et de l'administration communale. Il a considéré que l'autorisation donnée au maire de se constituer partie civile est une autorisation globale, qui couvre l'ensemble de la procédure, de la première instance jusqu'à l'épuisement des voies de recours ordinaires (appel) et extraordinaires (pourvoi en cassation). En d'autres termes, le maire est le représentant légal de la commune dans ce litige, et il peut prendre toutes les décisions procédurales nécessaires.
Ce raisonnement s'inscrit dans une logique de bonne administration : il serait absurde et paralysant d'obliger le conseil municipal à se réunir à chaque étape pour voter un nouvel appel. C'est une confirmation de la pratique antérieure, mais aussi un garde-fou : le Conseil précise que la délégation ne peut être que pour des actions déterminées, et que le conseil peut toujours mettre fin à la délégation ou retirer l'autorisation. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des communes tentaient de contester un appel interjeté par le maire, mais cette décision les en empêche.
Les arguments des parties adverses (souvent des particuliers ou des entreprises poursuivies) étaient : le maire n'a pas de pouvoir propre, il n'est que l'exécutant du conseil municipal. Mais le Conseil a estimé que la loi est claire et constitutionnelle. undefined, si vous êtes poursuivi par une commune, ne comptez pas sur un vice de procédure pour faire annuler l'appel : le maire a le pouvoir d'aller jusqu'au bout.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur à Mimizan : Imaginez que votre locataire cause des nuisances sonores répétées. La commune se constitue partie civile à votre encontre. Le tribunal correctionnel vous condamne à des dommages et intérêts, mais la commune estime le montant insuffisant. Le maire peut faire appel sans que le conseil municipal ait à voter à nouveau. Vous devez donc vous préparer à une procédure en appel, avec des frais d'avocat supplémentaires (comptez entre 1 500 € et 3 000 € pour un avocat en appel).
Acquéreur d'un terrain à Tarnos : Vous achetez un terrain constructible, mais la commune vous attaque pour non-respect du PLU (Plan Local d'Urbanisme). Si elle se constitue partie civile au pénal (par exemple pour construction sans permis), le maire peut interjeter appel de la décision qui vous serait favorable. Vous devez donc anticiper une procédure longue, pouvant durer 2 à 3 ans.
Copropriétaire à Mont-de-Marsan : La commune intente une action en démolition d'une extension illégale de votre copropriété. Elle se constitue partie civile. Le tribunal vous donne raison ? Le maire peut faire appel. En revanche, si la commune perd en appel, elle pourra se pourvoir en cassation. Vous serez donc ballotté pendant des années. Dans ce cas, négociez une transaction (accord amiable) dès que possible.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier la délibération du conseil municipal qui autorise le maire à ester en justice. Si elle est trop vague, vous pourriez contester la recevabilité de l'appel. Mais depuis 1990, les communes sont vigilantes : leurs délibérations sont généralement précises. En pratique, le maire a donc les mains libres.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez toujours la conformité de vos travaux à l'urbanisme : Avant de construire, rénover ou même abattre un arbre, consultez le PLU de votre commune. Un simple mail au service urbanisme de Tarnos ou Mimizan peut vous éviter un procès pénal.
- Régularisez rapidement en cas d'infraction : Si vous avez déjà commis une infraction (ex : construction sans permis), déposez une demande de permis de construire a posteriori. La commune pourrait renoncer à se constituer partie civile si vous régularisez.
- Conservez tous les échanges avec la mairie : Si un agent municipal vous promet une tolérance, demandez un écrit. Sans preuve, la commune pourra nier et se retourner contre vous.
- Négociez une transaction avant le procès : Si la commune vous menace de poursuites, proposez une indemnité amiable (ex : 5 000 € pour un préjudice esthétique). Cela peut éviter une constitution de partie civile et les frais d'avocat (souvent 2 000 € à 5 000 €).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision du Conseil constitutionnel a été précédée par un arrêt du Conseil d'État du 27 avril 1988 (Commune de Saint-Palais-sur-Mer), qui avait jugé que le maire pouvait faire appel sans nouvelle autorisation si la délibération initiale était suffisamment large. La décision de 1990 confirme cette approche et lui donne une base constitutionnelle.
Depuis, la jurisprudence a évolué : en 2011, la Cour de cassation a précisé que le maire peut également se désister de l'action (abandonner la procédure) sans nouveau vote (Cass. crim., 15 juin 2011, n° 10-87.654). En revanche, si la commune change de camp (par exemple, elle était défenderesse et veut devenir demanderesse), une nouvelle autorisation est nécessaire.
La tendance est donc à la simplification : les tribunaux favorisent la liberté d'action du maire, tout en protégeant les droits de la défense. Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les communes utilisent de plus en plus la constitution de partie civile comme moyen de pression, surtout dans les litiges d'urbanisme. Mais n'oubliez pas que vous pouvez toujours contester la délibération du conseil municipal devant le tribunal administratif si elle est imprécise.
Points clés à retenir
1. Qui peut se constituer partie civile ? La commune, représentée par le maire, après autorisation du conseil municipal.
2. Le maire peut-il faire appel sans nouveau vote ? Oui, depuis la décision de 1990, l'autorisation initiale suffit pour toutes les voies de recours.
3. Que faire si la commune vous attaque ? Vérifiez la délibération : si elle est trop vague (ex : « autorisation d'ester en justice » sans précision), vous pouvez contester l'appel. Sinon, préparez-vous à une procédure longue.
4. Puis-je négocier avec la commune ? Oui, une transaction est toujours possible, même après la constitution de partie civile. Proposez une indemnité pour clore le litige.
5. Quels sont les délais ? L'appel doit être interjeté dans les 10 jours suivant le jugement correctionnel (délai réduit) ou 1 mois pour les autres contentieux. Soyez réactif.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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