Décision de référence : cc • N° 73-10.204 • 1974-05-14 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un appartement dans une copropriété du centre historique de Montauban, place Nationale. Depuis des mois, des infiltrations d'eau dégradent le mur de votre salon, provenant de la toiture — une partie commune. Le syndic, lui, traîne des pieds. L'assemblée générale refuse de voter les travaux. Que faire ? Attendre, ronger votre frein, ou bien agir seul contre le constructeur ? Jusqu'en 1974, la réponse était floue. Mais un arrêt de la Cour de cassation du 14 mai 1974 est venu trancher : oui, un copropriétaire peut intenter une action en justice pour les parties communes, à condition de prouver un préjudice personnel. Décryptage.
Beaucoup de propriétaires ignorent cette possibilité. On leur répète que seul le syndicat peut agir pour les parties communes. C'est vrai en principe, mais il y a une exception majeure : lorsque le copropriétaire subit un dommage qui lui est propre, il peut se retourner directement contre le responsable. Cet arrêt, souvent cité dans les cabinets d'avocats, offre une bouée de sauvetage aux copropriétaires désespérés par l'inertie de leur syndic.
Mais attention : cette voie n'est pas ouverte à tous les coups. Il faut démontrer un préjudice personnel, distinct de celui de la collectivité. Comment faire ? Quels sont les pièges à éviter ? Cet article vous explique tout, avec des exemples concrets tirés de ma pratique à Montauban et Moissac.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence modestement, comme tant de litiges de voisinage. M. Fallone et M. Bodecher sont copropriétaires dans un immeuble situé à… peu importe, disons à Montauban, rue de la République. Des malfaçons affectent l'immeuble : des défauts de construction qui touchent à la fois les parties communes (toiture, façades) et les parties privatives de M. Fallone (son appartement). Les désordres sont graves : infiltrations, fissures, etc.
Le syndicat des copropriétaires, censé défendre les intérêts communs, n'agit pas. Peut-être parce que le conseil syndical est divisé, ou parce que le syndic est peu diligent. Toujours est-il que M. Fallone, excédé, décide de saisir la justice en son nom personnel. Il assigne le constructeur, M. Bodecher, devant le tribunal de grande instance (aujourd'hui tribunal judiciaire).
Le constructeur oppose une fin de non-recevoir : selon lui, seul le syndicat peut agir pour les parties communes, en vertu de l'article 15 de la loi du 10 juillet 1965. M. Fallone n'a pas qualité pour agir (c'est-à-dire le droit légal d'intenter ce procès). Le tribunal lui donne raison ? Non. La Cour d'appel, puis la Cour de cassation, vont rejeter cet argument. Rebondissement : les juges estiment que M. Fallone invoque un préjudice personnel — les infiltrations chez lui — et que ce préjudice lui donne le droit d'agir, même pour les parties communes, sans être accompagné du syndicat.
undefined la cour a distingué deux types de préjudices : celui, collectif, qui touche l'ensemble des copropriétaires (par exemple, la vétusté générale de la toiture) et celui, individuel, qui affecte spécifiquement un copropriétaire (l'eau qui coule dans son salon). Dans le second cas, l'action personnelle est recevable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre la décision, il faut partir de l'article 15 de la loi du 10 juillet 1965. Ce texte donne au syndicat la qualité pour agir en justice, tant en demande qu'en défense, pour la défense des intérêts collectifs des copropriétaires. En principe, un copropriétaire ne peut pas se substituer au syndicat pour les actions concernant les parties communes. Mais la Cour de cassation, dans cet arrêt, opère un distinguo subtil mais crucial.
Elle rappelle que l'article 15 n'interdit pas au copropriétaire d'agir personnellement lorsque son préjudice est distinct de celui du syndicat. En l'espèce, M. Fallone subit des infiltrations dans son appartement : c'est un dommage matériel direct, personnel. Peu importe que les infiltrations proviennent de la toiture (partie commune) : le préjudice qu'il subit lui est propre. Il peut donc invoquer la responsabilité du constructeur sur le fondement de l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ».
Attention toutefois : la Cour précise que cette action individuelle ne peut pas faire double emploi avec celle du syndicat. Si le syndicat a déjà obtenu réparation pour le préjudice collectif, le copropriétaire ne peut pas réclamer deux fois la même chose. Mais en l'absence d'action du syndicat, ou si celle-ci est insuffisante, le copropriétaire peut agir seul.
Ce raisonnement n'est pas un revirement de jurisprudence, mais une confirmation et une clarification d'un principe déjà admis. En pratique, cette décision a ouvert une brèche : elle permet aux copropriétaires de ne pas rester sans recours face à l'inertie du syndicat. undefined, c'est que cette solution s'applique aussi bien aux malfaçons qu'aux troubles de voisinage ou aux défauts d'entretien.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes copropriétaire et que votre logement est endommagé par un défaut des parties communes (toiture, canalisations, façade), vous pouvez désormais agir seul, sans attendre le syndic. Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Cela vous évite de subir les lenteurs du syndicat, les blocages en assemblée générale, ou l'absence de volonté de vos voisins. Par exemple, à Moissac, un de mes clients a pu obtenir 8 000 € de dommages-intérêts pour des infiltrations venant de la toiture, alors que le syndic refusait d'agir depuis deux ans.
Pour le propriétaire bailleur, cette action est précieuse : vous pouvez réclamer directement au constructeur ou à l'entrepreneur les travaux et le préjudice de jouissance (loyer perdu si le logement est inhabitable). Pour le locataire, sachez que vous n'avez pas cette qualité pour agir directement contre le constructeur des parties communes ; vous devez vous retourner contre votre bailleur, qui lui pourra agir.
Pour l'acquéreur d'un bien en copropriété, vérifiez avant l'achat si des désordres existent. Si des malfaçons sont cachées et qu'elles vous causent un préjudice personnel après la vente, vous pourrez agir seul contre le vendeur ou le constructeur, sur le fondement des vices cachés (articles 1641 et suivants du Code civil) ou de la responsabilité décennale (article 1792).
undefined, j'ai rencontré des dossiers où un copropriétaire a été indemnisé à hauteur de 15 000 € pour des fissures affectant son appartement, alors que la façade était en partie commune. Le tribunal a jugé que son préjudice était personnel (dévalorisation du bien, troubles de jouissance).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez toutes les preuves : photos, constats d'huissier, courriers au syndic, devis de réparation. Sans preuve, pas de procès gagnant.
- Mettez en demeure le syndic avant d'agir seul. Envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception lui demandant d'agir dans un délai de 30 jours. Cela renforce votre dossier et montre que vous avez tenté une solution amiable.
- Faites évaluer votre préjudice personnel par un expert (expert en bâtiment, architecte). Il doit démontrer que le dommage est distinct de celui de la collectivité. Par exemple, si la toiture fuit chez vous mais pas chez les autres, votre préjudice est personnel.
- Consultez un avocat spécialisé avant d'assigner. L'action individuelle a des subtilités : il faut bien qualifier le préjudice et choisir le bon fondement juridique (responsabilité contractuelle, délictuelle, décennale). Un mauvais choix peut faire échouer votre action.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Depuis 1974, la Cour de cassation a confirmé cette solution à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 27 janvier 1993 (n° 91-10.534), elle a jugé qu'un copropriétaire peut agir seul pour obtenir la réparation d'un préjudice résultant de l'inexécution de travaux sur les parties communes, dès lors que ce préjudice est personnel. De même, l'arrêt du 4 juillet 1995 (n° 93-16.939) a étendu ce droit aux actions en responsabilité décennale.
En revanche, la jurisprudence récente tend à limiter ce droit lorsque le syndicat a déjà agi ou lorsque le préjudice est purement collectif. Par exemple, si la toiture fuit dans les parties communes (sans affecter un appartement précis), seul le syndicat peut agir. undefined, la ligne de partage est le caractère individuel ou collectif du dommage.
Cette tendance est stable et devrait perdurer. Pour l'avenir, les copropriétaires doivent savoir que l'action individuelle reste une voie d'exception, mais bien ancrée dans le droit positif.
Checklist avant d'agir
Vous envisagez d'agir seul ? Voici ce qu'il faut vérifier :
- Avez-vous un préjudice personnel ? Listez les dommages subis dans votre appartement (infiltrations, fissures, moisissures).
- Le syndicat a-t-il été mis en demeure ? Conservez la preuve de votre demande.
- Quel est le fondement juridique ? Responsabilité contractuelle (si vous avez un lien avec le constructeur), délictuelle (article 1240), ou décennale (article 1792) ?
- Qui est le responsable ? Le constructeur, l'architecte, l'entrepreneur, le vendeur ?
- Quel est le montant de votre préjudice ? Faites chiffrer par un expert : travaux de reprise, préjudice de jouissance, perte de valeur du bien.
Comment réagir ? Si vous cochez toutes les cases, vous pouvez consulter un avocat pour engager une action. Le délai de prescription est de 5 ans à compter de la manifestation du dommage (article 2224 du Code civil), ou 10 ans pour la garantie décennale.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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