Décision de référence : Cour de cassation, Chambre civile 3 • N° 15-27.518 • 15 décembre 2016 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une belle villa avec vignes à Villefranche-sur-Mer, et vous souhaitez vendre. Vous êtes en pleine propriété, mais votre voisin, lui, a démembré son bien : il a donné la nue-propriété à ses enfants, tout en conservant l'usufruit. Ensemble, ils décident de vendre à un même acquéreur. La SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Établissement Rural) peut-elle préempter ? La question que tout propriétaire se pose : peut-on contourner le droit de préemption en vendant séparément des droits démembrés ? La Cour de cassation répond clairement : non. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Les consorts G. sont propriétaires d'un bien rural situé dans une zone où la SAFER dispose d'un droit de préemption (droit de priorité pour acheter un bien agricole afin de le redistribuer à des exploitants). Souhaitant vendre leur bien, ils décident de procéder à une vente simultanée de la nue-propriété (le droit de disposer du bien, mais sans en jouir) et de l'usufruit (le droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les fruits). En apparence, il s'agit de deux cessions distinctes. Mais la SAFER estime qu'il s'agit en réalité d'une vente en pleine propriété, et exerce son droit de préemption. Les consorts G. contestent cette préemption devant les tribunaux, arguant que la vente de droits démembrés n'entre pas dans le champ de la préemption. La cour d'appel leur donne tort, et l'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 15 décembre 2016, rejette le pourvoi des consorts G. Elle se fonde sur l'article L. 143-1 du Code rural et de la pêche maritime, qui définit le champ d'application du droit de préemption de la SAFER. Cet article prévoit que la SAFER peut préempter toute vente de biens agricoles ou de terrains à vocation agricole. Mais que se passe-t-il lorsque la vente porte non pas sur la pleine propriété, mais sur des droits démembrés ? La Cour considère que lorsque la vente porte simultanément sur la nue-propriété et l'usufruit du même immeuble, et que l'acquéreur est le même, il s'agit en réalité d'une vente en pleine propriété. Peu importe que les vendeurs soient différents (le nu-propriétaire et l'usufruitier). L'important est que l'acquéreur réunisse les deux droits, devenant ainsi plein propriétaire. La Cour précise qu'il n'est pas nécessaire de caractériser une fraude (contournement volontaire de la loi) : le simple fait que la vente soit simultanée suffit à la soumettre au droit de préemption. undefined, les juges regardent la réalité économique de l'opération plutôt que sa forme juridique.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes pour les propriétaires, les acquéreurs et les professionnels de l'immobilier. Si vous êtes propriétaire d'un bien rural et que vous envisagez de le vendre en démembrant la propriété, sachez que si vous vendez à la même personne la nue-propriété et l'usufruit en même temps, la SAFER pourra préempter. Exemple concret : à Villefranche-sur-Mer, un propriétaire veut vendre ses terres agricoles à un promoteur. Pour éviter la préemption, il vend la nue-propriété à son fils et l'usufruit au promoteur. Mais si le fils revend aussitôt la nue-propriété au promoteur, ou si les deux ventes sont concomitantes, la SAFER pourra préempter. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires tentaient ce montage, pensant échapper à la préemption. Mais la jurisprudence est claire : la SAFER veille. Pour les acquéreurs, soyez vigilants : si vous achetez un bien démembré, vérifiez que la vente n'est pas soumise à préemption. Les délais sont courts : la SAFER dispose de 2 mois pour exercer son droit à compter de la déclaration d'intention d'aliéner. En cas de préemption, l'acquéreur est évincé, sauf à négocier avec la SAFER.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le statut du bien : Avant toute vente, consultez le Plan Local d'Urbanisme pour savoir si le bien est situé en zone de préemption de la SAFER. Si oui, anticipez.
- Ne dissociez pas artificiellement les droits : Si vous vendez la nue-propriété et l'usufruit à la même personne, même à des dates légèrement décalées, la SAFER peut considérer qu'il s'agit d'une vente unique. Mieux vaut vendre en pleine propriété et négocier directement avec la SAFER.
- Déclarez toujours la vente à la SAFER : La déclaration d'intention d'aliéner est obligatoire sous peine de nullité de la vente. Même si vous pensez que le bien n'est pas préemptable, déclarez-le.
- Consultez un avocat spécialisé : En cas de doute, un avocat en droit immobilier peut vous conseiller sur les montages possibles et les risques. Cela peut vous éviter un litige coûteux.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà adopté une position similaire dans un arrêt du 11 décembre 2013 (n° 12-26.970), où elle avait jugé que la vente simultanée de la nue-propriété et de l'usufruit à deux acquéreurs différents mais agissant de concert pouvait être requalifiée en vente en pleine propriété. La décision de 2016 confirme et étend cette logique. Les tribunaux tendent à privilégier une approche économique : peu importe la forme juridique, ce qui compte c'est le résultat. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les SAFER soient de plus en plus vigilantes sur les montages démembrés, et que les juges continuent à requalifier les opérations qui visent à contourner le droit de préemption.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je vendre la nue-propriété à une personne et l'usufruit à une autre pour éviter la préemption ? Oui, si les deux acquéreurs sont différents et indépendants. Mais si la vente est simultanée et que les acquéreurs agissent de concert, la SAFER peut requalifier l'opération.
- Que faire si la SAFER préempte mon bien ? Vous pouvez contester la décision devant le tribunal administratif, mais les chances de succès sont faibles si la préemption est régulière. Vous pouvez aussi négocier avec la SAFER pour qu'elle renonce ou vous rachète le bien à un prix convenu.
- Quels sont les délais à respecter ? Le vendeur doit déclarer son intention de vendre à la SAFER au moins 2 mois avant la vente. La SAFER a 2 mois pour répondre. Passé ce délai, elle est réputée avoir renoncé.
- Le droit de préemption s'applique-t-il aux terrains à bâtir ? Oui, si le terrain a vocation agricole. À Villefranche-sur-Mer, de nombreux terrains sont classés en zone agricole, même en bord de mer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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