Décision de référence : cc • N° 89-21.541 • 1991-07-03 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'une maison à Saint-Estève, avec votre sœur. Vous détenez l'usufruit (le droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les loyers), elle la nue-propriété (le droit de disposer du bien, mais sans en jouir). Un jour, vous décidez de vendre la maison. Le prix est global : 200 000 €. Mais comment répartir cette somme entre vous et votre sœur ? Et si l'acheteur paie en retard, à qui reviennent les intérêts ?
Cette question, pourtant banale, a donné lieu à un contentieux tranché par la Cour de cassation dans un arrêt du 3 juillet 1991 (n° 89-21.541). La réponse est claire : chacun a droit à une portion du prix correspondant à la valeur comparative de son droit. Et les intérêts de retard suivent la même règle : l'usufruitier ne peut pas les empocher en totalité.
Que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier, comprendre cette décision vous évitera bien des maux de tête – et peut-être un procès. Plongeons dans les détails.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Imaginez Mme X, usufruitière d'un appartement à Perpignan, et M. Y, nu-propriétaire. En 1985, ils vendent le bien pour un prix unique de 500 000 francs (environ 76 000 €). L'acte de vente ne précise pas la répartition du prix entre l'usufruit et la nue-propriété. L'acquéreur paie avec retard, générant des intérêts moratoires (pénalités de retard).
Mme X estime que, en tant qu'usufruitière, elle a droit à la totalité des intérêts, car ils rémunèrent le préjudice lié à la privation de jouissance du prix. M. Y, lui, considère que les intérêts doivent être partagés proportionnellement à la valeur de leurs droits respectifs. Le litige naît : qui a raison ?
Le tribunal de première instance donne raison à M. Y. Mme X fait appel, mais la cour d'appel confirme. Elle se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans son arrêt du 3 juillet 1991, rejette son pourvoi et valide le raisonnement des juges du fond.
Le rebondissement ? La Cour rappelle un principe simple mais souvent méconnu : la vente d'un bien démembré ne fait pas cesser l'usufruit ; elle le reporte sur le prix. Autrement dit, l'usufruitier n'a droit qu'à la valeur de son usufruit dans le prix, pas à la totalité. Et les intérêts de retard, qui sont l'accessoire du prix, suivent le même sort.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles 578 et suivants du Code civil, qui définissent l'usufruit. L'usufruit est le droit de jouir des choses comme le propriétaire lui-même, mais à charge d'en conserver la substance. Lorsque le bien est vendu, l'usufruit se reporte sur le prix de vente. C'est ce qu'on appelle la subrogation réelle : le prix remplace le bien dans le patrimoine de l'usufruitier et du nu-propriétaire.
Dès lors, si le bien appartient pour l'usufruit à l'un et pour la nue-propriété à l'autre, chacun a droit à une portion du prix correspondant à la valeur comparative de son droit. Comment évaluer cette valeur ? La Cour ne donne pas de formule mathématique, mais renvoie à l'appréciation souveraine des juges du fond. En pratique, on utilise des tables de capitalisation basées sur l'âge de l'usufruitier (plus il est âgé, moins l'usufruit vaut cher).
Quant aux intérêts de retard, ils ne sont que l'accessoire du prix. Si le prix est partagé, les intérêts doivent l'être dans les mêmes proportions. L'usufruitier ne peut pas prétendre à la totalité, car cela reviendrait à s'approprier une partie du capital revenant au nu-propriétaire.
Cet arrêt n'est ni un revirement ni une évolution majeure : il confirme une solution classique. Mais il a le mérite de clarifier un point souvent source de conflit : le sort des intérêts de retard.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un bien démembré (vous êtes usufruitier ou nu-propriétaire), cette décision vous concerne directement. Voici ce qu'elle implique :
- Lors de la vente : le notaire doit évaluer la valeur de l'usufruit et de la nue-propriété au jour de la vente, en fonction de l'âge de l'usufruitier. Par exemple, pour un usufruitier de 60 ans, la valeur de l'usufruit est souvent estimée à 40 % du prix total. Si le bien est vendu 200 000 €, l'usufruitier recevra 80 000 € et le nu-propriétaire 120 000 €.
- En cas de retard de paiement : les intérêts moratoires (souvent au taux légal, actuellement autour de 4 % par an) seront répartis dans les mêmes proportions. Si les intérêts s'élèvent à 5 000 €, l'usufruitier en touchera 2 000 € et le nu-propriétaire 3 000 €.
- Si vous êtes acquéreur : vous devez vous assurer que le vendeur vous précise la répartition du prix entre usufruitier et nu-propriétaire. Cela vous évitera d'être pris dans un conflit entre eux.
Prenons un exemple concret à Saint-Cyprien : Mme Martin, 70 ans, usufruitière d'un appartement, le vend avec son fils (nu-propriétaire) pour 150 000 €. La valeur de l'usufruit est estimée à 30 % (soit 45 000 €). L'acheteur paie avec un an de retard, générant 6 000 € d'intérêts. Mme Martin ne touchera que 30 % des intérêts, soit 1 800 €. Son fils recevra le reste.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez faire établir un état descriptif de l'usufruit et convenir avec le nu-propriétaire d'une répartition claire dans l'acte de vente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites estimer la valeur de l'usufruit avant la vente : demandez à un notaire ou à un expert-comptable d'utiliser le barème fiscal (table de l'usufruit) pour déterminer la part de chacun. Cela évite les interprétations divergentes.
- Rédigez une convention de répartition du prix : avant la signature de l'acte de vente, signez un document entre usufruitier et nu-propriétaire précisant les quotes-parts respectives et le sort des intérêts de retard. Faites-le homologuer par le notaire.
- Insérez une clause dans l'acte de vente : mentionnez explicitement que le prix est réparti proportionnellement à la valeur de l'usufruit et de la nue-propriété, et que les intérêts de retard suivent la même répartition.
- Anticipez les conflits : si vous êtes en désaccord avec le nu-propriétaire (ou l'usufruitier), saisissez le tribunal judiciaire pour faire fixer la répartition. Mieux vaut un jugement clair qu'une guerre d'experts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1991 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 18 mars 1986 (n° 84-15.680), que l'usufruitier n'a droit qu'à une portion du prix correspondant à la valeur de son usufruit. Plus récemment, dans un arrêt du 10 octobre 2019 (n° 18-22.027), elle a rappelé que les fruits du prix (intérêts) suivent le sort du capital.
La tendance est donc stable : pas de surprise. Mais attention aux évolutions législatives : la loi du 23 juin 2006 a modifié le régime de l'usufruit successoral, sans toutefois remettre en cause ce principe. En pratique, les tribunaux continuent d'appliquer la règle de la proportionnalité.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus stricts sur l'évaluation de l'usufruit, notamment en cas de vente à un prix sous-évalué. Si vous vendez à un prix inférieur au marché, l'usufruitier pourrait contester la répartition en invoquant un préjudice.
Points clés à retenir
- L'usufruit se reporte sur le prix. La vente ne fait pas cesser l'usufruit, mais le transforme en droit sur le prix.
- Le prix est partagé proportionnellement. Chacun reçoit une part correspondant à la valeur de son droit (usufruit ou nue-propriété).
- Les intérêts de retard suivent la même proportion. L'usufruitier ne peut pas les réclamer en totalité.
- Faites estimer la valeur de l'usufruit. Utilisez le barème fiscal ou faites appel à un expert pour éviter les litiges.
- Rédigez une convention claire. Avant la vente, formalisez l'accord entre usufruitier et nu-propriétaire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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