Décision de référence : cc • N° 09-68.143 • 2010-12-01 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble à Villefranche-sur-Mer, avec vue sur la rade. Vous recevez un courrier de la mairie vous annonçant qu'elle exerce son droit de préemption sur votre bien, que vous vous apprêtiez à vendre à un particulier. Jusque-là, rien d'anormal : la commune a le droit de préempter pour réaliser un projet d'intérêt général. Mais le prix proposé par la collectivité vous semble dérisoire. Que faire ? Refuser ? Accepter sous la contrainte ?
La question que se pose chaque propriétaire confronté à une préemption est simple : « Puis-je contester le prix proposé par la commune ? » La réponse, en droit commun, est oui, mais la procédure peut être complexe. Et si la commune refuse votre offre à un prix supérieur, vers qui se tourner ?
Cette décision de la Cour de cassation, rendue le 1er décembre 2010, apporte une réponse claire pour le cas particulier de l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, mais son raisonnement éclaire tous les propriétaires et collectivités sur le mécanisme de fixation judiciaire du prix de préemption. undefined, quand le vendeur et le préempteur ne s'entendent pas sur le montant, c'est le juge de l'expropriation qui tranche. Mais attention : cette solution n'est pas automatique partout, et tout dépend du règlement local d'urbanisme.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un terrain à Saint-Pierre-et-Miquelon, décide de le vendre. Il reçoit une offre d'achat d'un particulier. Mais la commune, qui dispose d'un droit de préemption en vertu du règlement local d'urbanisme, décide de se substituer à l'acquéreur et de préempter le bien. Conformément à l'article 36 de ce règlement, elle notifie son prix au vendeur. M. X estime ce prix trop bas et refuse. La commune, plutôt que de renoncer, saisit le tribunal compétent en matière d'expropriation pour faire fixer le prix.
Le vendeur conteste la compétence du juge de l'expropriation. Il argue que le règlement local d'urbanisme, qui prévoit en cas de refus du vendeur que « le titulaire du droit de préemption fait fixer la valeur du bien par la juridiction compétente en matière d'expropriation », n'édicte aucune disposition de procédure. Or, selon lui, le code de l'expropriation ne s'applique pas automatiquement. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation.
Le rebondissement ? La Cour de cassation donne raison à la commune. Elle estime que, dès lors que le règlement local renvoie à la juridiction compétente en matière d'expropriation, ce sont les règles de procédure de cette juridiction qui s'appliquent, faute de dispositions contraires. undefined le juge de l'expropriation est compétent et doit appliquer son propre code de procédure.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le raisonnement des juges est à la fois simple et redoutable. La Cour de cassation s'appuie sur l'article 36 du règlement local d'urbanisme de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui dispose : « En cas de refus par le vendeur de son offre d'acquérir au prix qu'il détermine, le titulaire du droit de préemption fait fixer la valeur du bien par la juridiction compétente en matière d'expropriation. »
Ce texte, bien que local, pose un principe général : le juge de l'expropriation est le seul compétent pour fixer le prix en cas de désaccord. Mais la question procédurale restait en suspens : quelles règles de procédure ce juge doit-il suivre ? Le code de l'expropriation (qui régit les expropriations pour cause d'utilité publique) ou le code de l'urbanisme (qui régit les préemptions) ?
La Cour de cassation répond : « à défaut de disposition contraire, [cela conduit] à l'application de la procédure propre à cette juridiction résultant du code de l'expropriation ». En d'autres termes, le juge de l'expropriation applique son propre code de procédure, et non celui de l'urbanisme. Ce n'est pas une évolution, mais une confirmation d'une solution déjà admise en droit commun : quand le juge de l'expropriation est saisi pour une fixation de prix de préemption, il suit sa propre procédure.
undefined, c'est que cette solution n'est pas universelle. En métropole, le code de l'urbanisme prévoit des règles spécifiques pour la fixation du prix de préemption (articles L. 213-1 et suivants). Mais ici, le règlement local dérogeait au code de l'urbanisme, ce qui justifiait l'application du code de l'expropriation. undefined, tout dépend du règlement local applicable.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires : si vous recevez une offre de préemption à un prix que vous jugez insuffisant, vous pouvez refuser. Mais attention : en général, vous disposez d'un délai de deux mois pour accepter ou refuser le prix proposé. Si vous refusez, c'est la collectivité qui saisit le juge de l'expropriation (dans les conditions prévues par le règlement local). Vous devrez alors vous défendre devant ce juge, avec un avocat. Exemple chiffré : à Antibes, un terrain constructible estimé à 300 000 € par le vendeur, mais préempté à 200 000 € par la commune. Le vendeur refuse. La commune saisit le juge de l'expropriation. Le juge peut fixer le prix à 250 000 €, avec des frais d'avocat à la charge de chaque partie.
Pour les collectivités : cette décision leur donne un cadre procédural clair. Elles peuvent exercer leur droit de préemption en toute sécurité, sachant que le juge de l'expropriation est compétent pour fixer le prix en cas de blocage. Mais elles doivent vérifier leur règlement local : s'il ne renvoie pas expressément au juge de l'expropriation, la procédure sera celle du code de l'urbanisme.
Si vous êtes acquéreur évincé par la préemption, vous n'êtes pas sans recours : vous pouvez contester la décision de préemption elle-même (pour défaut d'intérêt général, par exemple) devant le tribunal administratif. Mais sur le prix, vous n'avez pas votre mot à dire, car le litige oppose le vendeur et la commune.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Lisez attentivement le règlement local d'urbanisme (PLU ou document équivalent). Il contient souvent des dispositions spécifiques sur le droit de préemption. Si vous êtes propriétaire, renseignez-vous avant de mettre en vente. Si vous êtes collectivité, assurez-vous que votre règlement est cohérent avec le code de l'urbanisme.
- Négociez avant de refuser. Si le prix proposé vous semble bas, contactez le service urbanisme de la commune. Parfois, un simple dialogue permet de trouver un accord sans passer par le juge. undefined, j'ai rencontré des dossiers où une expertise amiable a permis de gagner du temps et de l'argent.
- Conservez tous les documents. Courriers, offres, notifications, estimations immobilières. En cas de litige, vous devrez prouver la valeur de votre bien. Une expertise réalisée par un professionnel (agent immobilier, notaire) peut faire la différence.
- Consultez un avocat dès la réception de l'offre de préemption. Les délais sont courts (généralement deux mois pour accepter ou refuser). Un avocat spécialisé en droit immobilier pourra analyser la légalité de la préemption et vous conseiller sur la stratégie à adopter.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée de jurisprudence constante. La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 13 décembre 2005 (n° 04-15.676), que le juge de l'expropriation était compétent pour fixer le prix de préemption lorsque le règlement local le prévoyait. Ici, elle confirme et précise que la procédure applicable est celle du code de l'expropriation.
En sens inverse, le Conseil d'État, dans une décision du 22 juin 2009 (n° 305082), avait rappelé que la légalité de la décision de préemption relève du juge administratif, tandis que la fixation du prix relève du juge judiciaire. Cette répartition des compétences est désormais bien établie.
Pour l'avenir, la tendance est à l'harmonisation des procédures. Le code de l'urbanisme a été réformé à plusieurs reprises pour simplifier le droit de préemption. Mais les collectivités d'outre-mer conservent des spécificités, comme le montre cette affaire. Les propriétaires doivent donc être vigilants sur le droit local applicable.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je refuser le prix proposé par la commune ? Oui, mais uniquement dans le délai de deux mois suivant la notification de l'offre. Passé ce délai, vous êtes réputé avoir accepté.
- Que se passe-t-il si je refuse ? La commune peut saisir le juge de l'expropriation pour faire fixer le prix. Vous devrez alors vous défendre devant ce juge avec un avocat.
- Combien coûte une procédure de fixation de prix ? Les frais d'avocat varient selon la complexité. Comptez entre 2 000 et 5 000 € pour une procédure simple. Les frais d'expertise (si ordonnée) sont à la charge de la collectivité en général.
- Puis-je contester la décision de préemption elle-même ? Oui, devant le tribunal administratif, si vous estimez que la préemption n'est pas justifiée par un intérêt général suffisant.
- Quel est le délai pour agir ? Pour contester la décision de préemption, vous disposez de deux mois à compter de sa notification. Pour la fixation du prix, le délai est prévu par le règlement local (souvent deux mois après le refus).
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En résumé, si vous êtes propriétaire et que vous recevez une offre de préemption, ne la prenez pas à la légère. Un refus mal géré peut vous coûter cher, mais une acceptation précipitée aussi. Faites-vous assister.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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