Décision de référence : cc • N° 74-12.036 • 1975-11-26 • Consulter la décision →
Dans un litige opposant deux propriétaires, la Cour de cassation a eu à se prononcer sur l'étendue de l'obligation de démolition en cas d'empiètement sur le terrain voisin. Par un arrêt du 26 novembre 1975 (n° 74-12.036), la troisième chambre civile a jugé que le juge peut ordonner une démolition partielle de la construction litigieuse, dès lors qu'une telle mesure est techniquement possible et suffisante pour mettre fin à l'empiètement.
Les faits et la procédure
Un propriétaire avait réalisé des travaux qui débordaient sur la propriété voisine. Le voisin, invoquant une violation de son droit de propriété, assigna le constructeur en justice pour obtenir la démolition totale de l'ouvrage. Le tribunal de première instance fit droit à cette demande, mais la cour d'appel, tout en constatant l'empiètement, considéra que la suppression de la seule partie débordante était techniquement réalisable et n'affecterait pas la solidité du reste de la construction. Elle ordonna donc une remise en état partielle. Le propriétaire lésé forma un pourvoi en cassation, soutenant que tout empiètement devait entraîner une démolition complète. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, validant ainsi l'appréciation souveraine des juges du fond quant à la possibilité d'une démolition partielle.
Le raisonnement juridique
Le fondement de l'action repose sur l'article 544 du Code civil, qui consacre le droit de propriété, et sur l'article 1240 (ancien 1382), selon lequel tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. L'empiètement constitue ainsi une faute engageant la responsabilité de son auteur, et la réparation peut prendre la forme d'une démolition.
Cependant, la Cour de cassation rappelle un principe d'exécution proportionnée : le propriétaire lésé a droit à la cessation de l'empiètement, mais pas nécessairement à une démolition totale si une mesure moins radicale est suffisante. Les juges du fond apprécient souverainement si la suppression partielle est réalisable techniquement. En l'espèce, la cour d'appel avait estimé que l'empiètement ne portait que sur une partie limitée de l'ouvrage et que sa suppression ne compromettrait pas la solidité du reste, autorisant ainsi une simple régularisation.
Implications pratiques pour les propriétaires
Si vous découvrez que votre construction empiète sur le terrain voisin, vous pourriez n'être condamné qu'à une démolition partielle, à condition que cela soit techniquement possible. Les frais seront alors bien moindres que ceux d'une reconstruction complète.
En tant qu'acquéreur, la vigilance s'impose : si l'empiètement est tel qu'une suppression partielle est impossible (par exemple, si un mur porteur est concerné), la démolition totale demeure envisageable. Avant d'acheter, faites réaliser un bornage et un diagnostic technique par un géomètre-expert.
Pour les locataires, si le logement loué empiète sur le fonds voisin, les frais de remise en état incombent au propriétaire bailleur. Vous pouvez solliciter une réduction de loyer ou la résiliation du bail si l'empiètement rend le logement impropre à l'usage prévu.
Enfin, si vous êtes le propriétaire lésé, vous avez droit à la suppression de l'empiètement, mais le juge peut n'ordonner qu'une démolition partielle si elle est suffisante, sans que vous puissiez exiger une solution plus contraignante.
Conseils pour éviter les litiges
- Réalisez un bornage avant toute construction. Faites appel à un géomètre-expert pour délimiter précisément votre terrain. Le coût de cette opération est bien inférieur à celui d'un procès.
- Consultez les règles d'urbanisme locales. Le Plan Local d'Urbanisme (PLU) de votre commune impose souvent des distances minimales par rapport aux limites séparatives.
- Photographiez l'état des lieux avant travaux. Ces clichés pourront constituer des preuves en cas de contestation.
- Privilégiez une résolution amiable. Si l'empiètement est minime, envisagez une servitude de passage ou une indemnité transactionnelle.
Évolutions jurisprudentielles
Cette solution a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 31 mai 2018 (n° 17-18.519), la Cour de cassation a précisé que le juge peut ordonner la démolition partielle même si le propriétaire lésé réclame la démolition totale, dès lors que la mesure est techniquement possible et met fin à l'empiètement. En revanche, lorsque l'empiètement est irréversible (immeuble construit en limite sans possibilité de recul), la démolition totale reste la seule issue.
Cette approche pragmatique s'inscrit dans une tendance à privilégier des sanctions proportionnées, sans toutefois remettre en cause le caractère absolu du droit de propriété.
FAQ
- Mon voisin empiète de quelques centimètres, puis-je exiger la démolition totale ? Non, si la suppression partielle est techniquement possible, le juge peut l'ordonner.
- Que faire si mon voisin refuse de supprimer l'empiètement ? Envoyez-lui une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception. En l'absence de réaction, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour faire cesser l'empiètement.

