Décision de référence : cc • N° 71-10.315 • 1972-03-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acquérir une maison à Dieppe, rue de la Barre. En regardant par la fenêtre, vous réalisez que le mur mitoyen de votre voisin dépasse de 15 centimètres sur votre terrain. Que faire ? Doit-il démolir ? Peut-il garder l'avantage en vous payant une indemnité ? C'est précisément la question que la Cour de cassation a tranchée en 1972 dans une affaire venue de Strasbourg.
Cette décision, méconnue mais toujours d'actualité, pose un principe clair : l'usage local ne justifie pas un empiètement. Le propriétaire dont le mur empiète doit remettre les lieux en l'état, quitte à démolir. Mais attention, la solution n'est pas toujours aussi simple qu'il y paraît.
Dans cet article, je vous explique les faits, le raisonnement des juges et, surtout, ce que cela signifie pour vous, que vous soyez propriétaire à Yvetot, locataire à Rouen ou acquéreur à Dieppe. Des conseils pratiques vous aideront à éviter – ou à résoudre – ce type de litige.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes à Strasbourg, dans les années 1960. La société civile immobilière du … (que nous appellerons SCI) possède un terrain. Sur la ligne divisoire, un cheval – non, pas l'animal, mais un élément de construction en forme de cheval – est apposé sur le mur mitoyen. Ce cheval dépasse sur le fonds voisin, propriété d'un particulier, M. X. L'empiètement est modeste, mais il est réel.
M. X n'apprécie pas cette intrusion sur son terrain. Il demande la démolition du cheval et la remise en état du mur. La SCI résiste : « Cet usage est courant à Strasbourg », plaide-t-elle. « Depuis des décennies, les propriétaires construisent ainsi. Cela fait partie des usages locaux. » Le tribunal de première instance lui donne raison : l'usage local prime, et le cheval peut rester.
M. X fait appel. La cour d'appel de Colmar infirme le jugement : l'usage local ne permet pas de violer le droit de propriété. La SCI doit démolir. La SCI se pourvoit en cassation. La Cour de cassation confirme : l'empiètement n'est pas justifié par un usage local. Elle renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Nancy pour fixer les modalités de la démolition et, éventuellement, des dommages-intérêts.
Cette affaire illustre un conflit classique : d'un côté, le propriétaire qui veut faire respecter son droit de propriété (principe sacré de l'article 544 du Code civil) ; de l'autre, celui qui invoque une tolérance de fait. La Cour de cassation a choisi : le droit de propriété l'emporte sur les usages, même anciens.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre la décision, il faut saisir deux concepts juridiques : l'empiètement et l'usage local.
L'empiètement, c'est le fait qu'une construction dépasse sur le terrain d'autrui, même de quelques centimètres. En droit français, c'est une violation du droit de propriété (article 544 du Code civil : « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. »). Le propriétaire voisin peut exiger la démolition de la partie empiétante, sans avoir à prouver un préjudice. La seule existence de l'empiètement suffit.
L'usage local, c'est une pratique répétée dans une région ou une ville, qui peut parfois créer des droits (par exemple, une servitude de passage par destination du père de famille). Mais la Cour de cassation a toujours été stricte : l'usage local ne peut pas créer un droit de propriété ou une servitude sans titre. Dans cette affaire, la SCI invoquait un usage strasbourgeois pour justifier l'empiètement. La Cour a rejeté cet argument : l'usage local ne peut pas primer sur le droit de propriété.
Les juges ont appliqué l'article 1240 du Code civil (responsabilité pour faute : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »). En construisant le cheval sur la ligne divisoire avec un empiètement, la SCI a commis une faute. Elle doit réparer en remettant les lieux en l'état – c'est-à-dire en démolissant le cheval.
Cette décision est constante dans la jurisprudence française. Les tribunaux considèrent que l'empiètement est une violation du droit de propriété, et que la démolition est la réparation naturelle. Les juges peuvent parfois accorder une alternative (indemnité en échange du maintien de l'empiètement), mais seulement si le propriétaire victime accepte. Ici, la Cour a ordonné la remise en état.
Alors, que retenir ? L'usage local n'est pas une excuse pour empiéter. Le droit de propriété est absolu.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Vous êtes propriétaire à Yvetot et votre voisin a construit un garage qui dépasse de 20 cm sur votre terrain ? Vous pouvez exiger la démolition. Vous n'avez pas besoin de prouver que cela vous gêne. L'empiètement seul justifie votre demande.
Mais attention : si vous laissez faire pendant longtemps (30 ans en général), votre voisin pourrait acquérir une servitude par prescription. L'action en démolition se prescrit par 30 ans à compter de l'empiètement. Si le mur a été construit il y a 35 ans, vous avez perdu votre droit de demander la démolition. Vous ne pouvez plus qu'obtenir des dommages-intérêts.
Pour les locataires : si vous louez un bien avec un empiètement, informez votre bailleur. C'est à lui, en tant que propriétaire, d'agir. Vous pouvez aussi demander une réduction de loyer si l'empiètement vous gêne dans votre jouissance.
Pour les acquéreurs : avant d'acheter une maison à Dieppe, vérifiez les limites du terrain. Un empiètement peut être découvert après la vente. Dans ce cas, vous pouvez agir contre le vendeur pour vices cachés (article 1641 du Code civil) ou contre le voisin pour démolition. Mais il est plus simple de prévenir : faites réaliser un bornage par un géomètre-expert.
Exemple chiffré : imaginez un mur de clôture à Yvetot qui empiète de 30 cm sur 10 mètres linéaires. La démolition coûte environ 2 000 à 5 000 €. Les frais de justice peuvent atteindre 3 000 à 8 000 €. Au total, le litige peut coûter 10 000 €. Mieux vaut négocier à l'amiable ou régulariser par une vente de terrain.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) faire constater l'empiètement par huissier ou géomètre ; 2) envoyer une lettre recommandée au voisin ; 3) en cas de refus, saisir le tribunal judiciaire. Les délais : une procédure dure en moyenne 12 à 18 mois.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites borner votre terrain avant toute construction. Le bornage (article 646 du Code civil) délimite officiellement les propriétés. Un géomètre-expert posera des bornes. Coût : 1 000 à 2 500 €. C'est l'assurance de ne pas empiéter.
- Vérifiez les plans de votre maison. Si vous achetez, demandez le plan cadastral et le certificat d'urbanisme. Comparez avec la réalité du terrain. Un écart de quelques centimètres peut cacher un empiètement ancien.
- Négociez une servitude si l'empiètement est léger. Si votre voisin a construit un petit auvent qui dépasse de 5 cm, vous pouvez accepter une indemnité (par exemple 500 €) en échange d'une servitude de surplomb. Cela évite la démolition et les frais.
- Conservez tous les documents. Actes de vente, plans, photos, courriers. En cas de litige, ces preuves sont cruciales. Si vous avez acheté avec un empiètement connu, vous ne pourrez pas agir contre le vendeur.
- Consultez un avocat spécialisé dès les premiers signes. Un simple courrier bien rédigé peut suffire à faire plier le voisin. Une action en justice est longue et coûteuse.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a réaffirmé ce principe à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 20 novembre 2013 (n° 12-24.847), elle a jugé que l'empiètement d'une construction sur le fonds voisin constitue une violation du droit de propriété, quelle que soit l'importance de l'empiètement. Même un balcon qui dépasse de 10 cm doit être supprimé.
Une autre décision de 2015 (n° 14-17.544) a précisé que l'action en démolition n'est pas abusive si l'empiètement est avéré. Le propriétaire victime peut demander la démolition sans avoir à prouver un préjudice. La seule existence de l'empiètement suffit.
La tendance des tribunaux est donc très protectrice du droit de propriété. L'usage local n'est plus une défense recevable. Cela signifie que les propriétaires doivent être vigilants : un empiètement, même minime, peut être sanctionné.
Pour l'avenir, la question se pose des copropriétés : un empiètement entre deux lots peut-il être toléré ? La jurisprudence est plus nuancée. Le règlement de copropriété peut prévoir des servitudes. Mais en l'absence de titre, le principe reste le même.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ – Empiètement immobilier
1. Puis-je exiger la démolition d'un mur qui empiète sur mon terrain ?
Oui, vous pouvez exiger la démolition, sans avoir à prouver un préjudice. C'est votre droit absolu de propriété (article 544 du Code civil).
2. Y a-t-il un délai pour agir ?
Oui, l'action se prescrit par 30 ans à compter de l'empiètement. Passé ce délai, vous ne pouvez plus demander la démolition, mais uniquement des dommages-intérêts.
3. Que faire si l'empiètement est très léger (quelques centimètres) ?
Vous pouvez négocier une servitude de surplomb avec votre voisin, moyennant une indemnité. Cela évite la démolition et les frais de justice.
4. Puis-je agir si je suis locataire ?
Vous devez informer votre bailleur. C'est à lui d'agir en tant que propriétaire. Vous pouvez demander une réduction de loyer si l'empiètement vous gêne.
5. Combien coûte une procédure pour empiètement ?
Comptez 3 000 à 8 000 € de frais d'avocat et d'huissier, plus les frais de géomètre (1 000 à 2 500 €). La démolition coûte 2 000 à 5 000 €. Au total, un litige peut atteindre 10 000 à 15 000 €.
En résumé : un empiètement est une violation du droit de propriété. La démolition est la règle. Pour l'éviter, faites borné et vérifiez les limites. Si vous êtes victime, agissez vite.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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