Votre voisin conteste une expertise, et vous ?
Vous venez d'obtenir une décision de justice ordonnant une expertise dans le cadre d'un litige immobilier (par exemple, sur des malfaçons, une servitude, ou un bornage). Votre adversaire, mécontent, souhaite faire appel immédiatement. Est-ce possible ? Pas toujours ! Une décision de la Cour de cassation, rendue le 8 mars 1978 (pourvoi n° 75-14.696), pose une règle essentielle : l'appel d'une ordonnance d'expertise est, en principe, irrecevable, sauf autorisation exceptionnelle du Premier président. Décryptage.
La règle : l'expertise n'est pas une décision sur le fond
En droit processuel, une décision qui se borne à ordonner une mesure d'instruction (comme une expertise) ne tranche pas le litige. Elle ne fait que préparer la solution future. Or, le principe en appel est que l'on ne peut interjeter appel que des jugements qui statuent sur une partie du principal ou qui mettent fin à l'instance (article 544 du Code de procédure civile). Une simple mesure d'expertise est donc, par nature, non susceptible d'appel immédiat.
La Cour de cassation, dans son arrêt de 1978, a précisé cette règle : l'appel est irrecevable, même si l'on conteste le bien-fondé de la demande d'expertise, car le dispositif de la décision ne contient aucune disposition décisoire sur le principal. Autrement dit, tant que le juge n'a pas statué sur les droits des parties, l'appel n'est pas ouvert.
L'exception : l'autorisation du Premier président pour cause grave
Mais le législateur a prévu une exception. L'article 272 du Code de procédure civile dispose que la décision ordonnant une expertise peut être frappée d'appel sur autorisation du Premier président de la cour d'appel s'il y a motif grave et légitime. Il peut s'agir, par exemple, d'une erreur manifeste dans la désignation de l'expert, d'un risque de préjudice irréparable, ou d'une question de droit particulièrement délicate.
En pratique, cette autorisation est rarement accordée. Le Premier président exige que le demandeur démontre un intérêt majeur à voir la mesure d'instruction annulée ou modifiée avant même le jugement sur le fond. Dans l'arrêt de 1978, la Cour de cassation a rappelé que cette autorisation doit être préalable : sans elle, l'appel est tout simplement irrecevable, et ce, même si l'affaire est ensuite jugée sur le fond.
Quelle portée pour votre litige immobilier ?
Cette règle a des conséquences pratiques importantes. Si une expertise est ordonnée dans votre affaire (par exemple, pour évaluer des vices cachés ou une servitude de passage), vous ne pouvez pas faire appel de cette simple mesure. Vous devez laisser l'expert accomplir sa mission. Ce n'est qu'après le jugement définitif que vous pourrez, si vous êtes toujours mécontent, contester l'ensemble de la décision, y compris l'expertise, par la voie de l'appel.
Mais attention : si l'expertise est entachée d'une irrégularité grave (expert partial, mission impossible, atteinte à un droit fondamental), vous pouvez saisir le Premier président d'une demande d'autorisation d'appel. Il vous faudra alors présenter des arguments solides et urgents. Dans la pratique, cette procédure est rare et soumise à des conditions strictes.
Les points à retenir pour vous protéger
- Ne précipitez pas votre appel : une simple expertise ne justifie pas un appel immédiat, sauf autorisation expresse.
- Agissez vite si vous invoquez un motif grave : le Premier président doit être saisi dans un délai court (souvent un mois) après la signification de l'ordonnance.
- Conservez tous vos documents : titres, contrats, courriers, rapports d'expertise éventuels. Ils seront essentiels pour la suite.
- Anticipez les coûts : une procédure d'appel, même sur autorisation, engendre des frais. Un conseil préventif peut vous éviter des dépenses inutiles.
En conclusion, un conseil de praticienne
La décision de 1978 est toujours d'actualité et rappelle un principe fondamental : la justice ne se fragmente pas. Une expertise n'est qu'une étape, et l'appel ne peut être utilisé que contre une décision qui tranche réellement le litige. Si vous êtes confronté à une ordonnance d'expertise, ne vous précipitez pas. Prenez le temps d'analyser la situation avec un avocat expert. Un appel prématuré serait non seulement irrecevable, mais pourrait vous exposer à des dommages-intérêts pour procédure abusive.
Fort de mon expérience en droit immobilier, je vous accompagne dans toutes les phases de votre litige, de l'ordonnance d'expertise jusqu'à l'issue du procès. N'hésitez pas à me consulter pour une analyse personnalisée de votre situation.
Maître Cécile Zakine, Avocate au Barreau d'Antibes, Docteur en droit

