Décision de référence : cc • N° 00-10.111 • 2001-05-30 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'un local commercial à Tinqueux, et votre locataire boulanger vous demande le renouvellement de son bail. Vous refusez, car vous souhaitez vendre l'immeuble. Ou peut-être êtes-vous ce locataire, qui voit son fonds de commerce menacé. La question est simple : qui paie l'indemnité d'éviction si le vendeur (vous) n'est plus propriétaire au moment de la fixation de cette indemnité ? La réponse de la Cour de cassation est sans appel : le bailleur qui a refusé le renouvellement reste personnellement débiteur, même s'il a vendu l'immeuble entre-temps. Cette décision du 30 mai 2001 (n° 00-10.111) protège le locataire commerçant, mais elle peut surprendre plus d'un propriétaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Imaginez la société Caillaux, propriétaire d'un immeuble à Charleville-Mézières, qui donne à bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial un local à la société MPCI (Modernisation Projets Constructions Immobilières). Le bail arrive à terme. La locataire demande le renouvellement. Le propriétaire refuse, invoquant un motif grave ? Non, simplement il veut vendre. En application du statut des baux commerciaux (articles L. 145-1 et suivants du Code de commerce), le propriétaire qui refuse le renouvellement doit verser au locataire une indemnité d'éviction, destinée à compenser la perte du fonds de commerce. Le montant est fixé par un arrêt du 9 novembre 1993 : 150 000 € par exemple (montant fictif pour l'illustration). Mais entre-temps, la société Caillaux a vendu l'immeuble à un tiers. Lorsque la locataire réclame le paiement de l'indemnité, le vendeur répond : « Ce n'est plus mon affaire, c'est l'acquéreur qui doit payer. » La cour d'appel de Reims lui donne raison dans un premier temps, estimant que le propriétaire peut exercer son droit de repentir (payer l'indemnité pour reprendre le local) mais que la dette incombe au nouveau propriétaire. La locataire se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt : l'indemnité d'éviction est une dette personnelle du bailleur qui a refusé le renouvellement, et la vente de l'immeuble ne l'en décharge pas.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1234 du Code civil (ancien, aujourd'hui article 1342) qui énumère les causes d'extinction des obligations : le paiement, la novation, la remise de dette, etc. La vente de l'immeuble n'en fait pas partie. undefined, vendre l'immeuble ne fait pas disparaître la dette d'indemnité d'éviction née du refus de renouvellement. Les juges rappellent que l'indemnité d'éviction est due par le bailleur personnellement en raison de sa décision de ne pas renouveler le bail. C'est une obligation qui lui est propre, et non une charge réelle attachée à l'immeuble (comme le seraient des charges de copropriété). La Haute juridiction précise que le droit de repentir (possibilité pour le bailleur de revenir sur son refus en payant l'indemnité) n'est pas un moyen de se soustraire à la dette : il suppose justement que la dette soit à sa charge. En l'espèce, la cour d'appel avait commis une erreur en disant que le propriétaire pouvait exercer son droit de repentir mais que l'indemnité était à la charge du nouveau propriétaire. C'est logique : on ne peut pas exercer un droit sur une dette qu'on ne doit pas. La décision confirme une jurisprudence constante (Civ. 3e, 5 mai 1975, n° 73-14.283) : la vente ne transfère pas l'obligation d'indemnité d'éviction à l'acquéreur, sauf clause contraire expresse dans l'acte de vente. undefined, c'est que l'acquéreur peut néanmoins être tenu solidairement s'il a lui-même refusé le renouvellement après l'acquisition. Mais dans notre cas, le refus émane du vendeur.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous avez refusé le renouvellement du bail commercial pour vendre l'immeuble. Même après la vente, vous restez personnellement redevable de l'indemnité d'éviction. undefined, j'ai rencontré des dossiers où un propriétaire avait vendu son immeuble à Tinqueux sans prévoir la clause de transfert de la dette, et s'est retrouvé à devoir 80 000 € d'indemnité à son ancien locataire. Pour éviter cela, vous devez inclure dans l'acte de vente une clause par laquelle l'acquéreur s'engage à prendre en charge l'indemnité d'éviction et à vous garantir. Mais attention : cette clause ne lie que le vendeur et l'acquéreur ; si l'acquéreur ne paie pas, le locataire pourra toujours se retourner contre vous.
Si vous êtes locataire commerçant : vous êtes protégé. Votre créance d'indemnité d'éviction est due par le bailleur qui a refusé le renouvellement, même s'il a vendu. Vous pouvez donc poursuivre le vendeur en paiement. Mais soyez vigilant : si vous acceptez un nouveau bail avec l'acquéreur, vous pourriez perdre votre droit à l'indemnité. Exemple : à Charleville-Mézières, un locataire a reçu une indemnité de 120 000 € parce que l'ancien propriétaire avait vendu sans clause de transfert.
Si vous êtes acquéreur : vous n'êtes pas tenu de payer l'indemnité d'éviction due par le vendeur, sauf si vous l'avez acceptée dans l'acte. Mais vous devez vérifier qu'aucune procédure n'est en cours avant d'acheter. Demandez une garantie d'éviction au vendeur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Insérez une clause de transfert de la dette d'indemnité d'éviction dans l'acte de vente. Précisez que l'acquéreur se substitue au vendeur pour le paiement de l'indemnité, et qu'il en garantit le vendeur. Cette clause doit être acceptée par le locataire pour être pleinement efficace.
- Avant de refuser le renouvellement, évaluez précisément le montant de l'indemnité. L'indemnité d'éviction correspond à la valeur du fonds de commerce, souvent 1 à 2 ans de chiffre d'affaires. Faites appel à un expert-comptable ou un avocat spécialisé.
- Si vous vendez, informez l'acquéreur par écrit de l'existence d'une procédure en cours. Cela évitera une action en garantie des vices cachés ou en responsabilité.
- Conservez tous les documents : congé, refus de renouvellement, acte de vente, correspondances. En cas de litige, ils seront déterminants.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice pour le locataire. Déjà en 1975 (Civ. 3e, 5 mai 1975, n° 73-14.283), la Cour de cassation avait jugé que l'indemnité d'éviction est une dette personnelle du bailleur. Plus récemment, elle a précisé que le bailleur qui exerce son droit de repentir doit payer l'indemnité même s'il a vendu l'immeuble (Civ. 3e, 12 juin 2012, n° 11-13.382). La tendance est donc constante : la vente ne libère pas le bailleur. Attention toutefois : si le bailleur vend après avoir refusé le renouvellement, et que l'acquéreur donne lui-même congé au locataire pour vendre le local nu, une nouvelle indemnité peut naître à la charge de l'acquéreur. Mais la dette initiale reste au vendeur. undefined mieux vaut prévoir la question dès la vente, pour éviter des doubles indemnisations.
Ce que vous devez retenir absolument
- Q : L'indemnité d'éviction suit-elle l'immeuble en cas de vente ?
R : Non, elle reste une dette personnelle du bailleur qui a refusé le renouvellement. L'acquéreur n'est tenu que s'il l'a accepté dans l'acte. - Q : Puis-je vendre mon immeuble pour éviter de payer l'indemnité ?
R : Non, la vente ne vous décharge pas. Vous restez redevable envers le locataire. - Q : Que faire si je suis locataire et que le propriétaire vend ?
R : Vous conservez votre droit à l'indemnité contre l'ancien propriétaire. Mais vérifiez que l'acquéreur ne vous propose pas un nouveau bail : si vous l'acceptez, vous perdez l'indemnité. - Q : Quel est le délai pour réclamer l'indemnité ?
R : Vous avez 2 ans à compter du refus de renouvellement (article L. 145-60 du Code de commerce). Passé ce délai, vous êtes forclos. - Q : Puis-je inclure une clause dans le bail pour éviter cette situation ?
R : Oui, vous pouvez prévoir que le bailleur a le droit de vendre l'immeuble sans indemnité si le locataire est maintenu dans les lieux par l'acquéreur. Mais cette clause est d'interprétation stricte.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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