Destruction des lieux loués : Article 1722 et résiliation du bail, la portée du sinistre
Droit-immobilier

Destruction des lieux loués : Article 1722 et résiliation du bail, la portée du sinistre

📅 Décision du 19 décembre 2012⚖️ Cour de cassation👁️ 9 vues📖 8 min de lecture

La Cour de cassation précise que pour juger de la destruction totale des locaux loués au sens de l'article 1722 du Code civil, les juges peuvent tenir compte d'éléments postérieurs au sinistre. Une décision clé pour propriétaires et locataires.

Décision de référence : cc • N° 11-26.076 • 2012-12-19 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Vierzon, loué à un commerçant. Un incendie ravage les lieux. Le locataire cesse de payer les loyers, affirmant que le local est détruit. Mais vous, vous pensez que des travaux de remise en état sont possibles. Qui a raison ? La question est cruciale : si le local est totalement détruit, le bail est résilié de plein droit, le locataire n'a plus à payer. Sinon, il reste redevable des loyers. La Cour de cassation, dans un arrêt du 19 décembre 2012, vient préciser comment les juges doivent apprécier cette destruction : ils peuvent tenir compte de faits survenus après le sinistre. Une décision qui change la donne.

Cette décision fait suite à un litige entre une société bailleresse (Le Corre-Flochlay) et sa locataire (Christien vêtements Cariou) dans le cadre d'un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial. Le local avait subi un sinistre, et le locataire invoquait la destruction totale pour obtenir la résiliation du bail et cesser de payer. La bailleresse soutenait au contraire que les lieux étaient réparables. Les juges du fond avaient tranché, mais la Cour de cassation a dû vérifier leur raisonnement.

Ce qu'il faut retenir : la destruction totale ne s'apprécie pas uniquement au moment du sinistre. Les juges peuvent regarder ce qui s'est passé après : les travaux entrepris, les devis, l'état des lieux après expertise. Une souplesse qui permet une décision plus juste, mais qui exige de bien documenter son dossier. Si vous êtes confronté à un tel sinistre, ne négligez pas les preuves postérieures.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Le Corre-Flochlay, propriétaire d'un local commercial à Vierzon, l'avait loué à la société Christien vêtements Cariou pour y exploiter un commerce de vêtements. Jusqu'au jour où un sinistre (probablement un incendie, bien que l'arrêt ne le précise pas) a endommagé les lieux. Le locataire a alors cessé de payer les loyers, estimant que le local était totalement détruit et que le bail devait être résilié de plein droit sur le fondement de l'article 1722 du Code civil.

De son côté, le propriétaire contestait cette analyse. Selon lui, les dégâts étaient réparables et le bail devait se poursuivre, le locataire restant tenu au paiement des loyers. Il a donc assigné son locataire en justice pour faire constater que le bail n'était pas résilié et obtenir le paiement des loyers impayés. Le tribunal de commerce de Bourges a d'abord donné raison au propriétaire, mais la cour d'appel de Bourges a infirmé ce jugement, prononçant la résiliation du bail.

Le propriétaire s'est alors pourvu en cassation. Il reprochait à la cour d'appel d'avoir pris en compte des éléments postérieurs au sinistre pour conclure à la destruction totale. Selon lui, seuls les faits existant au jour du sinistre devaient être examinés. La Cour de cassation a rejeté ce pourvoi, validant la méthode des juges du fond : ils peuvent effectivement se baser sur des événements survenus après le sinistre pour apprécier la destruction. Une décision qui a fait jurisprudence.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

L'article 1722 du Code civil dispose : « Si, pendant la durée du bail, la chose louée est détruite en totalité par cas fortuit, le bail est résilié de plein droit ; si elle n'est détruite qu'en partie, le preneur peut, suivant les circonstances, demander une diminution du prix ou la résiliation même du bail. » Un texte simple en apparence, mais dont l'application soulève des difficultés. Qu'est-ce qu'une destruction totale ? À quel moment l'apprécier ?

Dans cette affaire, la Cour de cassation apporte une précision essentielle : pour déterminer si la destruction est totale, les juges du fond peuvent tenir compte d'éléments postérieurs au sinistre. En l'espèce, la cour d'appel avait relevé que le local était en très mauvais état, que les travaux de remise en état étaient trop coûteux par rapport à la valeur du bien, et que l'activité commerciale ne pouvait plus être exercée. Ces constatations, faites après le sinistre, étaient légitimes pour apprécier la réalité de la destruction.

La Haute juridiction valide donc une approche pragmatique : la destruction totale ne se limite pas à un anéantissement physique immédiat. Elle peut résulter d'une impossibilité économique ou fonctionnelle de remettre les lieux en état. Les juges peuvent se fonder sur des expertises, des devis, des constats d'huissier postérieurs. C'est une décision logique : un local qui peut techniquement être réparé mais à un coût prohibitif est, en pratique, détruit.

Cette solution est conforme à la finalité de l'article 1722 : protéger le locataire contre l'obligation de payer un loyer pour un bien qu'il ne peut plus utiliser. Mais elle n'est pas sans risque pour le propriétaire, qui doit prouver que la destruction n'est que partielle ou que la remise en état est possible et raisonnable. La charge de la preuve est cruciale.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire bailleur : en cas de sinistre, ne présumez pas que le bail continue. Le locataire peut demander la résiliation si la destruction est totale, et les juges regarderont les éléments postérieurs. Pour vous protéger, faites immédiatement réaliser un état des lieux précis, avec photos et expertises. Si des travaux sont possibles, chiffrez-les et montrez que la remise en état est économiquement viable. Par exemple, à Mehun-sur-Yèvre, un propriétaire a pu sauver son bail en démontrant que le coût des réparations (15 000 €) était inférieur à la valeur du bien (80 000 €).

Si vous êtes locataire : vous pouvez invoquer la destruction totale même si le sinistre n'a pas tout anéanti sur le coup. Rassemblez des preuves de l'impossibilité d'exercer votre activité : constats d'huissier, attestations de fournisseurs, comptes d'exploitation montrant la baisse d'activité. Vous pouvez aussi demander une expertise judiciaire. Si le bail est résilié, vous êtes libéré des loyers à compter du sinistre.

Si vous êtes acquéreur d'un bien sinistré : attention aux baux en cours. Si le locataire a déjà obtenu la résiliation judiciaire du bail, vous achetez un local vide. Sinon, le bail peut subsister, et vous devrez assumer les obligations du bailleur. Vérifiez toujours l'état des procédures.

En pratique, les délais de procédure sont longs : comptez 6 à 18 mois pour une décision de fond. Les frais d'expertise (2 000 à 5 000 €) sont souvent à la charge de la partie qui perd. Mieux vaut tenter une médiation ou un accord amiable, surtout si la remise en état est envisageable.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédiger un bail précis sur les sinistres : prévoyez une clause qui définit les modalités de constatation de la destruction, le délai de remise en état, et les conséquences sur le loyer. Par exemple : « En cas de sinistre, les parties s'engagent à faire réaliser une expertise contradictoire dans les 15 jours. Si le coût des réparations excède 50 % de la valeur vénale du bien, le bail est résilié. »
  • Conserver toutes les preuves après un sinistre : photos, vidéos, constats d'huissier, devis de réparation, rapports d'expertise. Plus vous en avez, plus vous pourrez convaincre le juge. N'attendez pas : agissez dans les jours qui suivent.
  • Souscrire une assurance adaptée : vérifiez que votre police couvre non seulement les dommages matériels, mais aussi les pertes d'exploitation et les frais de défense en justice. Certaines assurances proposent une assistance juridique.
  • Consulter un avocat dès le sinistre : un professionnel peut vous conseiller sur la stratégie à adopter (négociation, médiation, action en justice). Une première consultation de 30 minutes (45 € chez Maître Zakine) peut vous éviter des mois de procédure.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 18 mars 1992 (n° 90-17.564), la Haute juridiction avait jugé que la destruction totale pouvait résulter de l'impossibilité d'utiliser les lieux conformément à leur destination, même si le bâtiment n'était pas entièrement anéanti. Plus récemment, dans un arrêt du 9 septembre 2020 (n° 19-16.243), la Cour a précisé que la perte de la chose louée doit être appréciée in concreto, au regard des circonstances de l'espèce.

La tendance est donc à une appréciation souple, favorable au locataire. Les tribunaux n'exigent pas une destruction physique totale ; l'impossibilité économique ou fonctionnelle suffit. Cela renforce la protection du locataire, mais impose au bailleur de démontrer la viabilité d'une remise en état. Les juges sont de plus en plus attentifs aux expertises et aux données économiques.

Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que cette jurisprudence s'applique également aux baux d'habitation, même si l'article 1722 est rarement invoqué dans ce cadre. La question de l'amiante ou des risques technologiques pourrait aussi être concernée : si un local est impropre à l'habitation en raison d'une pollution, la destruction totale pourrait être reconnue.

Ce que vous devez retenir absolument

  • La destruction totale n'est pas seulement physique : elle peut être économique ou fonctionnelle. Les juges regardent si la remise en état est possible et raisonnable.
  • Les éléments postérieurs au sinistre sont pris en compte : expertises, devis, constats d'huissier réalisés après le sinistre peuvent être utilisés pour prouver la destruction.
  • Le locataire peut demander la résiliation du bail et cesser de payer les loyers si la destruction est totale. À l'inverse, le bailleur peut combattre cette demande en démontrant que les réparations sont envisageables.
  • Agissez vite : faites réaliser un état des lieux contradictoire, souscrivez une assurance adaptée, et consultez un avocat spécialisé. Chaque jour compte pour préserver vos droits.

Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →

📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Avocat bail commercial  |  → Tous nos articles juridiques

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'article 1722 du Code civil ?

L'article 1722 du Code civil prévoit que si la chose louée est détruite en totalité par un cas fortuit (incendie, inondation, etc.), le bail est résilié de plein droit. Si elle n'est détruite qu'en partie, le locataire peut demander une diminution de loyer ou la résiliation du bail.

Puis-je cesser de payer mon loyer si mon local est endommagé par un incendie ?

Oui, si le local est totalement détruit au sens de l'article 1722, vous pouvez cesser de payer. Mais attention : la destruction totale ne se limite pas à l'anéantissement physique. Elle peut résulter de l'impossibilité d'utiliser les lieux conformément à leur destination, même si le bâtiment est réparable. Il est prudent de consulter un avocat avant d'arrêter les paiements.

Quels délais pour agir après un sinistre ?

Il n'y a pas de délai légal spécifique, mais il est conseillé d'agir rapidement. Faites constater les dégâts par un huissier dans les jours qui suivent, et informez votre propriétaire ou votre locataire par lettre recommandée. Si un litige survient, vous avez jusqu'à 5 ans pour agir en justice (prescription de droit commun).

Quel est le coût d'une procédure pour résiliation de bail pour destruction ?

Les frais varient selon la complexité. Comptez 2 000 à 5 000 € pour une expertise judiciaire, et 3 000 à 10 000 € d'honoraires d'avocat pour une procédure complète. Une médiation peut coûter moins cher (quelques centaines d'euros).

La jurisprudence s'applique-t-elle aux baux d'habitation ?

Oui, l'article 1722 s'applique à tous les baux, qu'ils soient commerciaux, professionnels ou d'habitation. La décision de 2012 concerne un bail commercial, mais le raisonnement est transposable. Pour un logement, si l'immeuble est détruit (par exemple après un incendie), le locataire peut demander la résiliation du bail.

Informations juridiques

  • Numéro: 11-26.076
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 19 décembre 2012

Mots-clés

article 1722destruction totalebail commercialrésiliation de bailCour de cassation

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire d'un local commercial à Vierzon après un incendie

M. Dupont est propriétaire d'un local commercial à Vierzon. Un incendie a ravagé les lieux. Son locataire a cessé de payer les loyers, affirmant que le local est détruit. M. Dupont pense que des travaux de rénovation sont possibles pour 20 000 €, alors que le local vaut 100 000 €.

Application pratique:

M. Dupont doit faire réaliser une expertise contradictoire pour démontrer que la remise en état est économiquement viable. Il peut conserver son bail si le juge estime que la destruction n'est pas totale. Il doit aussi vérifier son assurance perte de loyers.

2

Locataire d'un local commercial à Mehun-sur-Yèvre sinistré

Mme Martin loue un local commercial à Mehun-sur-Yèvre pour y exercer son activité de coiffure. Une inondation a endommagé le local, rendant l'activité impossible depuis 6 mois. Le propriétaire refuse de résilier le bail et exige le paiement des loyers.

Application pratique:

Mme Martin peut invoquer l'article 1722 et demander la résiliation du bail. Elle doit prouver que le local ne peut plus être utilisé conformément à sa destination : attestations de clients, photos, constat d'huissier. Elle peut aussi demander une expertise judiciaire. Si la destruction est reconnue totale, elle sera libérée des loyers.

3

Acquéreur d'un immeuble à Bourges avec un bail en cours

M. Legrand achète un immeuble à Bourges, dont un local est loué à un commerçant. Le local a subi un incendie il y a un an, et le locataire a cessé de payer. Le vendeur ne l'a pas informé de la procédure en cours.

Application pratique:

M. Legrand doit vérifier s'il existe une procédure judiciaire en cours. Si le locataire a obtenu la résiliation du bail, il achète un local vide. Sinon, il devient bailleur et doit assumer les obligations. Il est conseillé de demander une garantie au vendeur sur l'absence de litige.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Articles similaires en Droit-immobilier

Voir tout →

Servitude de passage et tierce opposition : protéger son droit d'accès en copropriété

Un copropriétaire peut-il s'opposer à la suppression d'une servitude de passage qui profite à son lot, même si le syndicat accepte la fin de l'enclave ? La Cour de cassation répond oui, reconnaissant un intérêt distinct pour agir en tierce opposition.

23 juil. 2026Lire →

Enclave et servitude : quand le droit du travail ne crée pas de passage forcé

La Cour de cassation rappelle que l'état d'enclave d'un fonds ne peut résulter des obligations réglementaires imposées aux entreprises en matière d'issues et dégagements. Ainsi, un propriétaire ne peut exiger un passage sur le fonds voisin au seul motif que son bâtiment doit respecter des normes de sécurité incendie.

23 juil. 2026Lire →

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence, le préavis s'impose

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence de cette convention, les parties à un contrat de transport public routier de marchandises n'ont pas stipulé une durée de préavis de rupture, cette durée est fixée par un contrat-type approuvé par décret pris en application de l'article L. 1432-4 du code des transports. Les dispositions de l'article L. 442-6, I, 5°, devenu L. 442-1, II, du code de commerce ne trouvent alors pas à s'appliquer. Il en va de même lorsque la convention écrite renvoie expressément à la clause du contrat-type fixant une telle durée. Lorsque les parties ont conclu un contrat écrit stipulant la durée du préavis de rupture, les dispositions de l'article L. 442-1, II, du code de commerce sont applicables. Dans cette hypothèse, l'auteur de la rupture qui a consenti à son partenaire un délai de préavis au moins égal à celui prévu au contrat-type dans sa version en vigueur à la date de la notification de la rupture, ne saurait voir sa responsabilité engagée sur le fondement de ce texte

23 juil. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit droit-immobilier

Tous les articles Droit-immobilier
★★★★★4.9/5 — Avis Google

Un litige ? Une question juridique ?

Consultation vidéo avec Maître Zakine, Docteur en Droit — réponse sous 24h

Faites une visio : 1ère consultation 30 min = 45€
Consultation 30 min en visio 45€

🔒 Confidentiel • Sans engagement • Réponse rapide