Décision de référence : cc • N° 81-13.055 • 1982-05-11 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Blagnac, deux frères héritent d'une maison de famille. Leur mère, veuve, en a l'usufruit (le droit d'habiter et de percevoir les loyers). Les années passent, les frères veulent vendre pour récupérer leur part, mais leur mère s'y oppose. Peuvent-ils la forcer ? Cette question, des milliers de propriétaires se la posent chaque année. La réponse, donnée par la Cour de cassation en 1982, est claire : oui, le partage peut être imposé, et la vente de la pleine propriété ordonnée même contre l'usufruitier. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En août 1976, un homme décède, laissant sa veuve, née Alice…, commune en biens d'acquêts (les biens acquis pendant le mariage) et instituée sa légataire en usufruit (elle reçoit l'usufruit de la succession). Les héritiers sont les enfants du couple, nus-propriétaires (ils ont la propriété du bien mais sans le droit d'en jouir). Très vite, un désaccord éclate : les enfants souhaitent vendre le bien pour partager la valeur, mais la veuve refuse, arguant que sa qualité d'usufruitière lui permet de s'opposer à toute vente. Les enfants saisissent le tribunal de grande instance de Toulouse, qui ordonne la licitation (vente aux enchères) de la pleine propriété. La veuve fait appel, mais la cour d'appel confirme : la vente est nécessaire pour l'assiette de l'usufruit (c'est-à-dire pour déterminer la valeur de l'usufruit et permettre le partage). L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui rejette le pourvoi de la veuve.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges s'appuient sur l'article 815-5 du Code civil (ancien), qui dispose que le partage peut toujours être ordonné, et que la vente judiciaire de la pleine propriété peut être ordonnée même si le bien est grevé d'usufruit. En termes simples : dès qu'un bien est en indivision (plusieurs propriétaires), n'importe lequel des indivisaires peut demander au juge de mettre fin à l'indivision, quitte à vendre le bien. L'usufruitier, lui, n'est pas propriétaire de la nue-propriété, il n'a qu'un droit de jouissance. Son opposition ne fait donc pas obstacle à la vente. La Cour précise que la vente de la pleine propriété (usufruit + nue-propriété) est possible, car elle respecte les droits de l'usufruitier : celui-ci reçoit une somme d'argent correspondant à la valeur de son usufruit (capitalisée). C'est une solution équilibrée, déjà admise par la jurisprudence antérieure. Ici, la Cour confirme simplement que l'article 815-5 s'applique même si l'usufruitier n'est pas indivisaire (il n'est pas copropriétaire de la nue-propriété).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Saint-Gaudens : si vous êtes nu-propriétaire et que l'usufruitier (souvent un parent âgé) refuse de vendre, vous pouvez saisir le tribunal pour obtenir la vente. Exemple chiffré : un bien estimé 200 000 €, usufruit évalué à 40 % (80 000 € pour l'usufruitier, 120 000 € pour vous). Après vente, vous récupérez votre part. Pour l'usufruitier : il perd son droit d'habiter mais reçoit une indemnité. Attention : le juge peut refuser si la vente n'est pas nécessaire (ex : si le bien peut être partagé en nature). Si vous êtes acquéreur : vous pouvez acheter un bien en indivision, mais sachez que la vente peut être imposée par un seul indivisaire. En pratique, ce type de litige dure en moyenne 12 à 18 mois. Les frais de justice (avocat, expert, etc.) peuvent atteindre 3 000 à 5 000 €, mais sont souvent récupérables sur le prix de vente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une convention d'indivision : prévoyez les modalités de sortie (vente à l'amiable, rachat des parts) pour éviter le blocage.
- Évaluez l'usufruit dès le départ : faites estimer la valeur de l'usufruit par un notaire ou un expert, pour faciliter un éventuel rachat.
- Privilégiez la vente à l'amiable : discutez avec l'usufruitier pour trouver un accord (ex : vente avec réserve d'usufruit viager).
- Consultez un avocat avant d'engager une procédure : un conseil préalable peut vous éviter des frais inutiles si la vente n'est pas nécessaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1982 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 20 mars 2001 (n° 99-10.362), la Cour de cassation a rappelé que l'usufruitier ne peut s'opposer à la vente ordonnée sur le fondement de l'article 815-5. En revanche, si l'usufruitier est lui-même indivisaire (par exemple, s'il a aussi des parts de nue-propriété), la situation est différente : il peut bloquer le partage. La tendance des tribunaux est donc claire : la volonté de l'usufruitier ne prime pas sur le droit au partage. Pour l'avenir, la réforme du droit des successions de 2006 n'a pas modifié l'article 815-5, donc la règle reste inchangée.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je forcer la vente si je suis nu-propriétaire et que l'usufruitier refuse ? Oui, en demandant au juge l'application de l'article 815-5 du Code civil.
- L'usufruitier perd-il tous ses droits ? Non, il reçoit une indemnité égale à la valeur de son usufruit, calculée selon son âge.
- Combien de temps dure la procédure ? En moyenne 12 à 18 mois, selon la complexité.
- Puis-je acheter un bien grevé d'usufruit en indivision ? Oui, mais vous devez savoir que la vente peut être imposée par un nu-propriétaire.
- Que faire si je suis usufruitier et que je veux garder le bien ? Proposer un rachat des parts des nus-propriétaires, ou négocier un maintien dans les lieux à titre onéreux.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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