Vente forcée d'un bien en usufruit : un nu-propriétaire ne peut pas contraindre l'usufruitier
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Vente forcée d'un bien en usufruit : un nu-propriétaire ne peut pas contraindre l'usufruitier

📅 Décision du 29 mars 1989⚖️ Cour de cassation👁️ 4 vues📖 8 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que le juge ne peut autoriser la vente de la pleine propriété d'un bien grevé d'usufruit contre la volonté de l'usufruitier, sauf dans le cadre d'un partage d'indivision qui n'existe pas entre usufruitier et nu-propriétaire.

Décision de référence : cc • N° 87-12.187 • 1989-03-29 • Consulter la décision →

Imaginez un instant : vous êtes à Montargis, vous héritez de la nue-propriété d'une maison de famille, mais votre belle-mère en a l'usufruit. Vous voulez vendre pour récupérer des liquidités, elle refuse. Que faire ? Peut-on forcer la vente ? Cette question, des centaines de propriétaires se la posent chaque année, sans savoir que la réponse est dans un arrêt de la Cour de cassation de 1989.

En droit, l'usufruit permet à une personne (l'usufruitier) d'utiliser un bien et d'en percevoir les revenus, tandis qu'une autre (le nu-propriétaire) en détient les murs. Leur relation n'est pas une indivision, mais un démembrement de propriété. Or, l'article 815-5 du Code civil permet au juge d'autoriser la vente forcée d'un bien indivis. Mais s'applique-t-il entre usufruitier et nu-propriétaire ? Non, répond la Cour de cassation dans cet arrêt du 29 mars 1989.

Cette décision, rendue il y a plus de trente ans, reste d'actualité. Elle protège l'usufruitier contre toute vente forcée de la pleine propriété, sauf si les parties sont en indivision. Une distinction cruciale qui a des conséquences concrètes pour les familles, notamment à Olivet ou ailleurs. Décryptons ensemble cette jurisprudence.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Allias, un habitant de la région Centre-Val de Loire, décède en laissant pour héritière son épouse survivante. Par une donation entre époux, il lui a consenti l'usufruit de tous ses biens. Concrètement, elle peut habiter la maison, en louer des pièces, toucher les loyers. Les enfants du couple, eux, deviennent nus-propriétaires. La situation est classique : le conjoint survivant conserve la jouissance du patrimoine, les enfants héritent de la valeur future.

Mais très vite, des tensions apparaissent. Les nus-propriétaires, sans doute pressés par le besoin d'argent ou souhaitant liquider la succession, demandent le partage des biens. Ils veulent vendre la pleine propriété des immeubles, c'est-à-dire à la fois l'usufruit et la nue-propriété, pour répartir le prix. Problème : Mme Y., l'usufruitière universelle, s'y oppose catégoriquement. Elle entend conserver son droit d'usage et de jouissance jusqu'à son décès.

L'affaire arrive devant le tribunal de grande instance de Montargis. Les juges, saisis d'une demande de licitation (vente aux enchères) en pleine propriété, doivent trancher : peuvent-ils passer outre le refus de l'usufruitière ? La juridiction de première instance autorise la vente, estimant que l'article 815-5 du Code civil permet au juge d'ordonner le partage même contre la volonté d'un indivisaire, et que l'usufruitier est assimilable à un indivisaire. Mme Y. fait appel. La cour d'appel d'Orléans infirme le jugement : elle refuse la licitation. Les nus-propriétaires se pourvoient alors en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation, dans son arrêt du 29 mars 1989, rejette le pourvoi et confirme l'arrêt de la cour d'appel. Son raisonnement est simple mais fondamental : l'article 815-5, alinéa 2, du Code civil (dans sa version issue de la loi du 31 décembre 1976) dispose que « le juge ne peut, sinon aux fins de partage, autoriser la vente de la pleine propriété d'un bien grevé d'usufruit contre la volonté de l'usufruitier ». Autrement dit, la vente forcée n'est possible que dans le cadre d'un partage. Or, le partage suppose une indivision. Et qu'est-ce que l'indivision ? C'est la situation où plusieurs personnes sont propriétaires ensemble d'un même bien, sans que leurs droits soient distincts. Par exemple, des frères et sœurs qui héritent d'une maison : ils sont tous propriétaires de la maison entière, chacun pour une quote-part. Entre un usufruitier et un nu-propriétaire, ce n'est pas cela : ils ont des droits différents sur le bien (l'un a l'usage, l'autre la nue-propriété). Il n'y a donc pas d'indivision.

La Cour précise : « Le partage prévu par ce texte implique une indivision, laquelle n'existe pas entre usufruitier et nu-propriétaire. » En conséquence, le juge ne peut pas autoriser la vente de la pleine propriété contre la volonté de l'usufruitier. Il n'y a pas de partage possible puisqu'il n'y a pas d'indivision. Les nus-propriétaires ne peuvent donc pas forcer la vente de l'usufruit. Cette solution est une application stricte du droit des biens : le démembrement de propriété n'est pas une indivision. Elle protège l'usufruitier dont le droit, viager, ne peut être exproprié par les nus-propriétaires.

Notons que la décision s'inscrit dans une jurisprudence constante. Déjà, la Cour de cassation avait jugé dans le même sens dans un arrêt du 20 février 1985 (Bull. civ. I, n° 70). Elle est donc confirmative et non un revirement. Les arguments des nus-propriétaires — qui invoquaient la possibilité de vendre pour mettre fin à une situation bloquée — ont été écartés au profit de la protection de l'usufruitier.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes nu-propriétaire, cette décision vous impose une règle d'or : vous ne pouvez pas vendre la pleine propriété sans l'accord de l'usufruitier. Concrètement, si vous héritez de la nue-propriété d'un appartement à Olivet, et que votre mère en a l'usufruit, vous ne pouvez pas la contraindre à vendre. Vous devrez attendre son décès pour devenir plein propriétaire ou négocier avec elle un rachat de son usufruit. Le rachat d'usufruit est possible : vous pouvez lui proposer une somme d'argent (calculée selon son âge et la valeur du bien) en échange de la renonciation à son droit. Mais cela nécessite son accord.

À l'inverse, si vous êtes usufruitier, cet arrêt est une protection. Vous pouvez refuser toute vente forcée, même si les nus-propriétaires sont majoritaires ou pressent. Votre droit de jouissance est intangible tant que vous vivez. Attention toutefois : si vous êtes en indivision avec d'autres usufruitiers ou nus-propriétaires, la situation peut être différente. Car l'indivision peut naître entre plusieurs usufruitiers ou entre plusieurs nus-propriétaires. Par exemple, si deux personnes sont usufruitières d'un même bien, elles sont en indivision entre elles. Dans ce cas, le partage est possible. Mais entre usufruitier et nu-propriétaire, pas d'indivision.

Pour les acquéreurs potentiels, soyez vigilants : l'achat d'un bien grevé d'usufruit ne vous donne que la nue-propriété. Vous ne pouvez pas en jouir ni le vendre librement. Vérifiez toujours l'étendue des droits démembrés avant de signer. En cas de litige, sachez que la jurisprudence est claire : l'usufruitier ne peut être contraint à vendre.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Négociez un rachat d'usufruit dès le décès du conjoint : Si vous êtes nu-propriétaire et que l'usufruitier est âgé, proposez-lui un rachat de son usufruit. Le montant se calcule sur la base d'un barème fiscal (en fonction de son âge). Par exemple, pour un usufruitier de 70 ans, l'usufruit vaut environ 30% de la valeur du bien. Cela évite tout conflit ultérieur.
  • Prévoyez une clause dans la donation ou le testament : Le défunt peut anticiper en autorisant la vente du bien avec l'accord des nus-propriétaires, ou en prévoyant un partage. Consultez un notaire pour rédiger des clauses adaptées.
  • En cas de désaccord, recourez à la médiation : Avant d'aller en justice, tentez une médiation familiale. Un médiateur peut aider à trouver un accord : vente de l'usufruit à un tiers, échange de biens, etc. Les frais sont moindres qu'un procès.
  • Documentez-vous sur la nature de vos droits : Ne confondez pas indivision et démembrement. Si vous êtes en indivision avec d'autres nus-propriétaires, vous pouvez demander le partage de la nue-propriété (mais pas de l'usufruit). Si vous n'êtes qu'un nu-propriétaire face à un usufruitier, vous ne pouvez pas forcer la vente de la pleine propriété.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice de l'usufruitier. Déjà, la Cour de cassation avait jugé le 20 février 1985 (n° 83-16.320) que l'usufruitier ne peut être contraint à vendre. Plus récemment, dans un arrêt du 12 septembre 2019 (n° 18-18.808), la Cour a rappelé que le nu-propriétaire ne peut pas obliger l'usufruitier à consentir à une vente, même si le bien est en indivision entre plusieurs nus-propriétaires. La tendance est constante : la volonté de l'usufruitier prime, sauf abus manifeste.

Une exception existe : si l'usufruitier commet un abus de jouissance (par exemple, il dégrade volontairement le bien), les nus-propriétaires peuvent demander la déchéance de l'usufruit ou la vente forcée sur le fondement de l'article 618 du Code civil. Mais c'est rare et difficile à prouver. En pratique, la jurisprudence de 1989 reste la règle : pas de vente forcée de la pleine propriété sans l'accord de l'usufruitier.

Pour l'avenir, la loi du 23 juin 2006 a modifié l'article 815-5, mais la solution reste inchangée. Le législateur n'a pas remis en cause la distinction entre indivision et démembrement. Ainsi, les conseils donnés ici valent toujours aujourd'hui.

En pratique : ce qu'il faut faire

Checklist pour le nu-propriétaire qui souhaite vendre :

  1. Vérifiez si vous êtes en indivision avec d'autres nus-propriétaires : si oui, vous pouvez demander le partage de la nue-propriété (vente de la nue-propriété seule). L'usufruitier conserve son droit.
  2. Si vous voulez vendre la pleine propriété, contactez l'usufruitier pour négocier un rachat d'usufruit. Proposez-lui une indemnité basée sur le barème fiscal (tableau de l'article 669 du Code général des impôts).
  3. En cas de refus, vous ne pouvez pas le forcer. Envisagez de vendre votre nue-propriété à un tiers (l'acquéreur devra attendre la fin de l'usufruit). La valeur de la nue-propriété est inférieure à la pleine propriété.
  4. Si le bien est en indivision entre usufruitier et nu-propriétaire (ce qui est rare), consultez un avocat pour vérifier si un partage est possible.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Un nu-propriétaire peut-il forcer la vente d'un bien en usufruit ?

Non, selon la Cour de cassation (arrêt du 29 mars 1989), le juge ne peut autoriser la vente de la pleine propriété contre la volonté de l'usufruitier, car il n'y a pas d'indivision entre eux.

Que faire si l'usufruitier refuse de vendre ?

Vous pouvez négocier un rachat d'usufruit (indemnité en échange de la renonciation) ou vendre votre seule nue-propriété. En cas de refus, vous devez attendre le décès de l'usufruitier.

Quel est le coût d'un rachat d'usufruit ?

Le prix se calcule selon un barème fiscal basé sur l'âge de l'usufruitier. Par exemple, pour un usufruitier de 70 ans, l'usufruit vaut environ 30% de la valeur du bien. Il faut ajouter les frais de notaire.

Puis-je vendre un bien dont je suis nu-propriétaire sans l'accord de l'usufruitier ?

Oui, vous pouvez vendre votre nue-propriété seule (sans l'usufruit). L'acquéreur devra respecter les droits de l'usufruitier jusqu'à son décès. La valeur de la nue-propriété est inférieure à la pleine propriété.

Y a-t-il des exceptions à la règle ?

Oui, en cas d'abus de jouissance de l'usufruitier (dégradations graves), les nus-propriétaires peuvent demander la déchéance de l'usufruit ou la vente forcée. Mais c'est rare et nécessite une preuve solide.

Informations juridiques

  • Numéro: 87-12.187
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 29 mars 1989

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Cas d'usage pratiques

1

Nu-propriétaire bloqué par un usufruitier récalcitrant

M. Dupont, propriétaire de la nue-propriété d'une maison à Olivet, souhaite vendre pour financer un projet. Sa mère, usufruitière de 80 ans, refuse catégoriquement. La maison vaut 300 000 €.

Application pratique:

M. Dupont ne peut pas forcer la vente de la pleine propriété. Il peut proposer à sa mère un rachat d'usufruit : pour 80 ans, l'usufruit vaut environ 20% de la valeur, soit 60 000 €. Si elle accepte, il devient plein propriétaire et peut vendre. Si elle refuse, il peut vendre sa nue-propriété (estimée à 240 000 €) à un investisseur.

2

Usufruitier protégé contre une vente forcée

Mme Martin, veuve de 75 ans, a l'usufruit d'un appartement à Montargis. Ses enfants, nus-propriétaires, veulent vendre pour partager le prix. Elle s'y oppose.

Application pratique:

Grâce à l'arrêt de 1989, Mme Martin peut refuser la vente. Ses enfants ne peuvent pas obtenir une licitation en pleine propriété devant le juge. Ils devront attendre son décès ou négocier un rachat de son usufruit. Mme Martin conserve son droit d'habiter et de percevoir les loyers.

3

Acquéreur d'une nue-propriété : vigilance

Un investisseur achète la nue-propriété d'un bien de 200 000 € à Orléans, avec un usufruit viager au profit du vendeur âgé de 70 ans.

Application pratique:

L'acquéreur ne pourra pas jouir du bien ni le revendre en pleine propriété tant que l'usufruitier est vivant. Il doit évaluer la décote (environ 30% pour 70 ans) et anticiper une durée d'usufruit potentiellement longue. Il peut revendre sa nue-propriété, mais avec une décote supplémentaire.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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