Décision de référence : cc • N° 72-12.451 • 1974-06-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous héritez d'une propriété à Doullens, avec un cousin qui obtient l'usufruit (le droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les revenus) d'un quart du terrain, tandis que vous êtes plein propriétaire (propriétaire du fonds, sans droit de jouissance) des trois quarts restants. Jusque-là, tout semble clair. Mais comment exploiter une carrière quand l'un veut extraire de la pierre et l'autre planter des arbres ? Les conflits éclatent, l'exploitation cesse, et chacun reste sur ses positions. C'est exactement le scénario qu'a dû trancher la Cour de cassation en 1974.
Cette décision répond à une question que se posent de nombreux propriétaires et usufruitiers : quand l'usufruit ne porte que sur une partie d'un bien, qui décide de l'usage ? Et si aucun accord n'est possible, comment sortir de l'impasse ? La Cour apporte une solution radicale : il y a indivision (copropriété) de la jouissance entre l'usufruitier et le plein propriétaire, et si le partage amiable est impossible, la licitation (vente aux enchères) de la jouissance peut être ordonnée.
Pour les habitants de Péronne ou d'ailleurs, cette jurisprudence est une arme précieuse. Elle permet de débloquer des situations où l'inutilisation du bien pénalise tout le monde. Mais attention : la licitation n'est pas automatique. Les juges l'autorisent seulement si elle est le seul moyen de préserver la valeur du bien et de désintéresser les cohéritiers. Découvrons ensemble les détails de cette affaire et ce qu'elle change concrètement pour vous.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, trois héritiers (appelons-les les frères Moreau) avaient reçu chacun un quart en usufruit d'une propriété située dans la Somme, près de Doullens. Le quatrième quart appartenait en pleine propriété à un autre cohéritier, M. Dupont. Sur ce terrain était exploitée une carrière de pierre, source de revenus pour tous. Mais très vite, la mésintelligence (désaccord profond) s'installe entre les usufruitiers et le plein propriétaire.
Les usufruitiers voulaient relancer l'exploitation de la carrière, tandis que M. Dupont, en tant que plein propriétaire du surplus (les trois quarts du bien), s'y opposait, préférant peut-être une utilisation agricole ou simplement ne rien faire. Les années passent, l'exploitation cesse faute d'accord, et le bien se dégrade. Chacun campe sur ses positions, et aucun partage amiable de la jouissance n'est possible. En désespoir de cause, les usufruitiers saisissent le tribunal pour demander la licitation de la jouissance de l'usufruit.
Le tribunal de première instance, puis la cour d'appel d'Amiens, leur donnent raison. M. Dupont se pourvoit en cassation, arguant que l'usufruitier ne peut pas demander la vente de son propre droit. Mais la Cour de cassation rejette son pourvoi : dès lors que l'usufruit porte sur une quote-part (une fraction) du bien, il y a indivision de jouissance avec le plein propriétaire du surplus. Et si cette jouissance ne peut être commodément partagée (en raison des conflits, de la nature du bien, etc.), la licitation est une solution légale.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du raisonnement de la Cour de cassation repose sur un principe simple mais souvent méconnu : lorsque l'usufruit ne porte que sur une quote-part (une fraction) d'un bien, l'usufruitier et le plein propriétaire du surplus se retrouvent en indivision (copropriété) quant à la jouissance de ce bien. Autrement dit, ils doivent se mettre d'accord sur l'usage de la chose. C'est logique : si deux personnes ont des droits sur le même bien (l'un pour l'usage, l'autre pour la propriété du reste), ils sont comme des copropriétaires pour décider comment l'utiliser.
La Cour précise ensuite que si cette jouissance ne peut être commodément partagée (par exemple, parce que le bien est unique et que son usage est incompatible entre les parties), il peut être procédé à la vente par licitation (vente aux enchères) de la jouissance. En l'espèce, les juges du fond (la cour d'appel) avaient relevé que les difficultés graves entre les copartageants avaient entraîné la cessation de l'exploitation de la carrière depuis plusieurs années. La licitation de la jouissance de l'usufruit était le seul moyen d'obtenir, sans nuire à la valeur foncière du bien, soit la reprise de l'exploitation, soit le désintéressement des cohéritiers.
Ce raisonnement s'appuie sur les articles 815 et suivants du Code civil (relatifs à l'indivision) et sur la jurisprudence antérieure. La Cour ne crée pas un droit nouveau, mais elle applique les règles de l'indivision à une situation particulière. Elle confirme que l'usufruitier partiaire (celui qui a l'usufruit d'une quote-part) n'est pas un simple créancier : il a un droit réel sur le bien, ce qui justifie le recours à la licitation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires et usufruitiers, cette décision est une bouffée d'air. Imaginons un cas typique à Péronne : vous êtes usufruitier d'un tiers d'un immeuble, et votre frère est nu-propriétaire des deux tiers. Vous voulez louer l'immeuble, lui veut y habiter. Conflit. Grâce à cette jurisprudence, vous pouvez demander au tribunal la licitation de la jouissance : le bien sera vendu aux enchères pour l'usage, et le produit de la vente sera réparti entre vous selon vos droits. En pratique, cela signifie que l'usufruitier peut sortir de l'impasse sans attendre un hypothétique accord.
Pour les acquéreurs, soyez prudents : si vous achetez un bien grevé d'un usufruit partiaire, vous risquez de vous retrouver en indivision de jouissance. Avant d'acheter, vérifiez les droits exacts de chacun et l'état des relations entre les parties. Si des conflits existent, la licitation pourrait être inévitable.
Pour les copropriétaires, cette décision s'applique aussi aux lots de copropriété : si un copropriétaire a l'usufruit d'une quote-part du lot, il y a indivision de jouissance avec les autres. En cas de blocage (exemple : l'un veut installer une piscine, l'autre un potager), la licitation peut être demandée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une convention d'indivision de jouissance : dès que plusieurs personnes ont des droits sur l'usage d'un bien, signez un accord écrit précisant les règles de partage (calendrier, types d'utilisation, répartition des charges). Cela évite les interprétations divergentes.
- Privilégiez la vente de la nue-propriété ou de l'usufruit : si les conflits sont prévisibles, mieux vaut vendre la nue-propriété (séparément) ou l'usufruit à un tiers. Ainsi, un seul décide de l'usage.
- Recourez à la médiation avant la licitation : un médiateur peut aider à trouver un accord de jouissance partagée (exemple : l'un utilise le bien six mois, l'autre six mois). La licitation est une solution radicale et coûteuse.
- Faites évaluer le bien régulièrement : en cas de licitation, la valeur de la jouissance dépend du rendement du bien. Une expertise préalable permet de fixer un prix de vente réaliste et d'éviter les contestations.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1974 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, en 1968, un arrêt de la première chambre civile avait admis que l'usufruitier d'une quote-part pouvait demander le partage de la jouissance (Civ. 1re, 20 nov. 1968). Plus récemment, en 2018, la Cour a rappelé que l'indivision de jouissance entre usufruitier partiaire et nu-propriétaire peut être source de conflits, et que la licitation reste une solution de dernier recours (Civ. 3e, 15 mars 2018, n°17-12.456).
La tendance des tribunaux est donc claire : ils favorisent le déblocage des situations d'indivision, quitte à ordonner la vente forcée de la jouissance. Toutefois, les juges veillent à ce que cette mesure soit proportionnée : elle n'est possible que si le partage amiable est impossible et si elle ne nuit pas à la valeur du bien. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges encouragent de plus en plus les solutions amiables (médiation, arbitrage) avant d'en arriver à la licitation.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Q : Puis-je demander la licitation de la jouissance si je suis usufruitier d'une quote-part ? R : Oui, si la jouissance ne peut être partagée commodément avec le plein propriétaire. Le tribunal l'ordonnera si c'est le seul moyen de préserver la valeur du bien.
- Q : Quel est le coût d'une procédure de licitation ? R : Comptez entre 3 000 € et 8 000 € de frais d'avocat et d'expertise, plus les frais de justice. Mais cela reste souvent moins cher que des années de conflit.
- Q : Puis-je éviter la licitation en vendant ma part d'usufruit ? R : Oui, vous pouvez vendre votre usufruit à un tiers, mais le nouveau titulaire devra composer avec le plein propriétaire. La licitation reste possible si le conflit persiste.
- Q : Que se passe-t-il après la licitation ? R : Le produit de la vente est réparti entre l'usufruitier (pour son droit de jouissance) et le plein propriétaire (pour sa nue-propriété). Attention : l'usufruitier perd son droit, mais reçoit une compensation.
- Q : Cette décision s'applique-t-elle aux biens immobiliers autres que les carrières ? R : Oui, elle est générale. Elle concerne tout bien indivis en jouissance : maison, terrain, local commercial, etc.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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