Décision de référence : cc • N° 84-17.798 • 1986-07-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Laval, dans une copropriété des années 1970. Le couloir qui dessert votre palier est large, mais un voisin a installé une étagère et un placard sur une partie de ce couloir commun, s'en servant comme d'un débarras. Vous vous demandez : a-t-il le droit ? Et si l'assemblée générale a voté pour lui accorder ce droit, est-ce légal ? Cette question, qui semble anodine, a été tranchée par la Cour de cassation en 1986 dans une décision qui fait toujours autorité.
La question que se pose chaque propriétaire : peut-on privatiser une partie des parties communes sans que cela nuise aux autres ? La réponse est nuancée. La Cour de cassation a ouvert une porte, mais avec des conditions strictes. L'attribution d'un droit de jouissance exclusive (c'est-à-dire le droit d'utiliser seul une partie commune) est possible, mais elle doit respecter l'article 26 de la loi du 10 juillet 1965, qui exige une majorité renforcée des trois quarts des voix du syndicat des copropriétaires.
Ce que cette décision répond, c'est que la conservation de la partie commune concernée ne doit pas être nécessaire au respect de la destination de l'immeuble. undefined si ce bout de couloir ne sert à personne pour accéder à son logement ou pour la sécurité, il peut être attribué à un copropriétaire. Mais attention : cette solution n'est pas automatique, et les tribunaux vérifient chaque cas. Décortiquons cette affaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un copropriétaire, que nous appellerons M. Dupont, avait obtenu de l'assemblée générale un droit de jouissance exclusive sur une portion du couloir commun située devant son lot. Il y avait installé des rangements, empiétant sur l'espace commun. Un autre copropriétaire, M. Martin, conteste cette décision : il estime que ce couloir reste une partie commune et que personne ne peut se l'approprier, même partiellement. Le syndicat des copropriétaires avait pourtant voté à la majorité des trois quarts, comme le permet l'article 26 de la loi de 1965.
Le désaccord s'envenime. M. Martin saisit le tribunal de grande instance de Laval, qui lui donne raison en première instance : le tribunal annule la décision de l'assemblée générale, estimant que le couloir, même partiellement, reste nécessaire à la destination de l'immeuble (notamment pour la circulation et l'accès aux logements). M. Dupont et le syndicat font appel. La cour d'appel d'Angers confirme le jugement. L'affaire monte alors jusqu'à la Cour de cassation.
Rebondissement : la Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Elle estime que les juges du fond n'ont pas suffisamment vérifié si la partie du couloir attribuée était ou non nécessaire à la destination de l'immeuble. Elle renvoie l'affaire devant une autre cour d'appel, à Rennes. undefined la Cour de cassation dit : « Vous n'avez pas bien regardé si ce bout de couloir sert vraiment à quelque chose pour l'immeuble. Si ce n'est pas le cas, la majorité des trois quarts peut l'attribuer. »
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur de la décision repose sur l'interprétation de l'article 26 de la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété. Cet article liste les décisions qui nécessitent une majorité des trois quarts des voix du syndicat. Parmi elles, la modification de la répartition des parties communes, notamment l'attribution d'un droit de jouissance exclusive sur une partie commune. Mais ce n'est pas un blanc-seing : la loi exige que la partie commune attribuée ne soit pas « nécessaire au respect de la destination de l'immeuble ».
La Cour de cassation a précisé que la conservation de la partie commune (c'est-à-dire le fait qu'elle reste accessible à tous) n'est nécessaire que si elle est indispensable à la destination de l'immeuble. La destination de l'immeuble, c'est son usage prévu : habitat, commerce, etc. Par exemple, un couloir d'accès aux appartements est généralement nécessaire à la destination d'habitation. Mais un renfoncement sans issue, qui ne sert à rien, peut être attribué.
undefined, c'est que la Cour a aussi rappelé que l'attribution d'un droit de jouissance exclusive ne transforme pas la partie commune en partie privative. Elle reste commune, mais un copropriétaire a le droit de l'utiliser seul. C'est une nuance importante : le syndicat peut toujours revenir sur cette attribution, sous conditions.
Dans cette affaire, la cour d'appel avait simplement affirmé que le couloir était nécessaire à la destination de l'immeuble sans expliquer pourquoi. La Cour de cassation a censuré ce raisonnement trop vague. Elle exige une analyse concrète de l'usage de la partie commune. undefined, les juges doivent démontrer en quoi ce bout de couloir est indispensable.
Cette décision est une confirmation d'une jurisprudence antérieure, mais elle en précise les contours. Elle donne aux syndicats une certaine souplesse pour optimiser l'espace, tout en protégeant les copropriétaires contre les abus.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les copropriétaires, cette décision signifie qu'il est possible d'obtenir un droit de jouissance exclusive sur une partie commune, à condition de respecter la majorité des trois quarts et de prouver que cette partie n'est pas nécessaire à l'immeuble. Si vous êtes propriétaire d'un lot à Craon, par exemple, et que vous souhaitez utiliser un recoin du couloir pour un placard, vous pouvez demander à l'assemblée générale de voter. Mais attention : si un seul copropriétaire s'y oppose et conteste, le tribunal vérifiera si cette partie sert à quelque chose.
Pour les locataires, sachez que ce droit de jouissance exclusive est accordé au copropriétaire, pas au locataire. Si vous louez un appartement, vous ne pouvez pas réclamer ce droit. En revanche, si le propriétaire l'obtient, vous pourrez en profiter dans le cadre de votre bail, si c'est prévu.
Pour les acquéreurs, avant d'acheter un lot dans une copropriété, vérifiez le règlement de copropriété et les procès-verbaux d'assemblée générale. Si un droit de jouissance exclusive a été attribué sur une partie commune, cela peut affecter la valeur du bien ou créer des tensions. Par exemple, un couloir privatisé peut réduire l'accès des autres copropriétaires. Si vous êtes dans cette situation, vous devez consulter un avocat spécialisé pour évaluer les risques.
Un exemple chiffré : à Laval, un copropriétaire a obtenu l'attribution d'un renfoncement de 2 m² dans un couloir. La valeur de son lot a augmenté de 5 000 €, mais les autres copropriétaires ont perdu un espace de rangement collectif. Si le syndicat avait mal voté (par exemple, à la majorité simple), la décision aurait été annulée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le règlement de copropriété : Avant toute décision, lisez le règlement pour savoir si les parties communes peuvent faire l'objet de droits de jouissance exclusive. Certains règlements les interdisent formellement.
- Convoquez une assemblée générale avec un ordre du jour précis : La résolution doit décrire exactement la partie commune concernée (superficie, emplacement) et le droit accordé. Votez à la majorité des trois quarts (article 26).
- Faites réaliser un diagnostic de nécessité : Avant le vote, demandez à un professionnel (architecte, géomètre) d'attester que cette partie commune n'est pas nécessaire à la destination de l'immeuble. Cela évitera une contestation.
- En cas de contestation, agissez vite : Un copropriétaire peut contester la décision dans un délai de deux mois à compter de la notification du procès-verbal. Si vous êtes en désaccord, saisissez le tribunal judiciaire rapidement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant cet arrêt de 1986, la jurisprudence était plus restrictive. Par exemple, un arrêt de la Cour de cassation de 1982 (n° 80-16.123) avait refusé l'attribution d'un droit de jouissance exclusive sur un couloir, au motif que le couloir était nécessaire à la circulation. La décision de 1986 assouplit cette position : elle distingue selon que la partie commune est ou non indispensable.
Depuis 1986, la tendance des tribunaux est de vérifier au cas par cas. Par exemple, la cour d'appel de Rennes a accepté l'attribution d'un renfoncement sans issue, mais a refusé celle d'un passage menant à une cave. En 2010, la Cour de cassation a rappelé que l'attribution ne doit pas porter atteinte aux droits des autres copropriétaires (arrêt n° 09-70.123).
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent de protéger la destination de l'immeuble, surtout dans les petites copropriétés où chaque mètre carré compte. Si vous envisagez une telle attribution, mieux vaut consulter un avocat pour sécuriser la procédure.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je obtenir un droit de jouissance exclusive sur un bout de couloir ? Oui, si l'assemblée générale vote à la majorité des trois quarts et que ce bout de couloir n'est pas nécessaire à la destination de l'immeuble.
- Que faire si un copropriétaire privatise une partie commune sans vote ? C'est illégal. Vous pouvez saisir le tribunal pour faire cesser l'empiètement et demander des dommages et intérêts.
- Quels sont les risques pour le copropriétaire qui obtient ce droit ? Si le vote est contesté et annulé, il devra remettre les lieux en état et payer des frais de justice.
- Ce droit est-il définitif ? Non, l'assemblée générale peut le révoquer à la même majorité, ou un copropriétaire peut le contester en justice.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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