Décision de référence : cc • N° 78-41.600 • 1981-01-08 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Albertville, un couple de retraités propriétaires d'un petit immeuble se plaint depuis des mois des nuisances sonores et des dégradations causées par un locataire. Celui-ci, salarié d'une entreprise voisine, occupe un logement de fonction. Un jour, il tombe malade, ne vient plus travailler, et l'employeur décide de le licencier pour absence. Mais il pose une condition : le salarié doit libérer le logement, en raison des troubles qu'il cause au voisinage. Le salarié refuse et attaque son employeur pour licenciement abusif. La question que tout propriétaire se pose : peut-on se séparer d'un occupant qui devient un fléau pour le voisinage, même s'il est malade ? La réponse, donnée par la Cour de cassation en 1981, est oui, à certaines conditions. Cette décision, bien qu'ancienne, reste d'actualité pour les baux liés à un contrat de travail.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes en 1976. M. Robert, salarié d'une entreprise à La Motte-Servolex, occupe un logement de fonction mis à disposition par son employeur. Son comportement devient rapidement problématique : il cause des troubles de voisinage (bruits, altercations), commet des dégradations et se montre violent. L'employeur, excédé, lui notifie le 2 décembre 1976 son licenciement pour absence pour maladie, mais l'assortit d'une condition : il doit libérer le logement au 2 janvier suivant. Robert refuse, ne reprend pas le travail et saisit les prud'hommes pour obtenir des dommages-intérêts pour rupture abusive. Il estime que son licenciement est lié à sa maladie, ce qui serait interdit par la convention collective. L'employeur, de son côté, invoque en défense les troubles de voisinage, les dégradations et le comportement violent. La cour d'appel de Chambéry déboute le salarié, considérant que le licenciement est justifié par une cause étrangère à la maladie. Robert se pourvoit en cassation. La Haute juridiction rejette son pourvoi, confirmant l'arrêt d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux principes clés. D'abord, l'article L.122-14-2 du Code du travail (aujourd'hui L.1232-6) impose à l'employeur d'énoncer les motifs du licenciement dans une lettre. Mais si le salarié ne demande pas cette lettre, l'employeur peut invoquer en justice d'autres motifs que ceux initialement mentionnés. Ici, Robert n'avait pas sollicité l'énoncé des causes, donc son employeur était en droit de se prévaloir des troubles de voisinage. Ensuite, la convention collective n'interdisait pas le licenciement pour une cause autre que la maladie. Or, les juges du fond ont constaté la réalité des troubles, dégradations et violences. Dès lors, le licenciement repose sur une cause réelle et sérieuse (motif valable et objectif) : le comportement du salarié, et non sa maladie. La Cour ne crée pas de revirement : elle applique la règle selon laquelle un employeur peut licencier un salarié malade pour un motif indépendant de la maladie. La liberté de la preuve permet à l'employeur d'apporter des éléments nouveaux en défense.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : lorsque le logement est lié au contrat de travail, vous pouvez rompre le bail si le locataire-salarié cause des troubles graves, même s'il est en arrêt maladie. En revanche, si le logement est loué par un contrat de droit commun (bail d'habitation), le seul motif de maladie ne suffit pas à résilier le bail. Il faut invoquer un manquement aux obligations locatives (nuisances, dégradations). Par exemple, à La Motte-Servolex, un propriétaire a récemment obtenu la résiliation judiciaire d'un bail après avoir prouvé des nuisances sonores répétées et des dégradations, sur la base de témoignages de voisins et d'un constat d'huissier.
Si vous êtes locataire : cette décision vous rappelle que votre comportement peut justifier votre expulsion, même si vous êtes protégé par la maladie. Les troubles de voisinage sont une cause sérieuse de résiliation. Vous devez respecter la tranquillité des lieux.
Si vous êtes employeur : vous pouvez licencier un salarié malade pour un motif étranger à la maladie, à condition de prouver ce motif. Attention : la lettre de licenciement doit mentionner le motif réel, sinon vous risquez de perdre le procès si le salarié la demande.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une lettre de licenciement précise : mentionnez tous les faits reprochés (troubles, dégradations, etc.) dès le départ, pour éviter que le salarié ne conteste les motifs en justice.
- Constituez un dossier de preuves solide : recueillez des témoignages de voisins, des constats d'huissier, des mains courantes, des photos. Plus vous aurez d'éléments, plus votre cause sera crédible.
- Vérifiez la convention collective : certaines conventions interdisent le licenciement durant la maladie, quelle qu'en soit la cause. Consultez un avocat pour vérifier avant d'agir.
- Proposez une solution alternative : si le logement est lié au contrat, négociez un départ à l'amiable avec indemnité, plutôt que d'engager une procédure longue et coûteuse.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1981 s'inscrit dans une jurisprudence constante : la maladie du salarié ne le protège pas contre un licenciement fondé sur des faits distincts. On peut citer un arrêt de la Cour de cassation du 13 mars 2001 (n° 98-46.290) qui juge que le licenciement pour absences prolongées perturbant l'entreprise est valable si la maladie n'est pas la cause unique. En revanche, depuis la loi du 17 juin 2008, le salarié peut contester le motif réel et sérieux s'il est lié à son état de santé. La tendance actuelle est à la protection renforcée des salariés malades, mais les troubles de voisinage restent un motif valable, à condition d'être prouvés et distincts de la maladie.
En pratique : ce qu'il faut faire
1. Je suis employeur, un salarié malade cause des troubles, que faire ?
Rassemblez les preuves, puis convoquez-le à un entretien préalable. Notifiez-lui son licenciement par lettre recommandée en énonçant clairement les faits (troubles, dégradations) et non la maladie. Proposez-lui un délai pour libérer le logement. S'il refuse, saisissez le conseil de prud'hommes pour faire constater la résiliation.
2. Je suis locataire, puis-je être expulsé pour troubles si je suis malade ?
Oui, si les troubles sont réels et indépendants de votre maladie. Le juge apprécie souverainement (seul le juge décide) la gravité des faits. Vous pouvez être condamné à quitter les lieux et à verser des dommages-intérêts.
3. Quels sont les délais pour agir ?
L'employeur doit engager la procédure de licenciement dans un délai raisonnable après les faits (généralement deux mois). Le salarié dispose de 12 mois pour contester son licenciement devant les prud'hommes.
4. Puis-je obtenir une indemnité si je suis licencié pour troubles que je conteste ?
Oui, si vous prouvez que le motif invoqué est faux ou que le licenciement est en réalité lié à votre maladie. Vous pouvez demander des dommages-intérêts pour licenciement abusif.
5. Le propriétaire d'un logement de fonction peut-il m'expulser sans procédure ?
Non, il doit suivre la procédure de licenciement, puis, si vous ne partez pas, engager une action en référé (procédure d'urgence) devant le juge pour obtenir l'expulsion. Il ne peut pas vous mettre dehors par la force.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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