Décision de référence : cc • N° 81-13.478 • 1983-01-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Bastia, rue Napoléon. Votre locataire, une société qui exploite un fonds de commerce de prêt-à-porter, ne paie plus son loyer depuis six mois. Vous décidez d'engager une procédure de résiliation de bail. Mais voilà, entre-temps, la société a été placée en liquidation des biens (l'ancien nom de la liquidation judiciaire). À qui devez-vous adresser l'assignation ? À la société elle-même ? À son syndic (le liquidateur) ? Erreur classique : vous assignez la société, pensant bien faire. Le syndic intervient volontairement à l'instance. Tout semble régularisé, n'est-ce pas ? Pas si vite.
Cette question, la Cour de cassation l'a tranchée le 11 janvier 1983 (n° 81-13.478) dans un arrêt qui reste une référence pour tous les bailleurs. En substance, la Haute juridiction a cassé la décision d'une cour d'appel qui avait jugé que la nullité de l'assignation délivrée à la société (au lieu du syndic) était couverte par l'intervention volontaire de ce dernier. Pourquoi ? Parce que le syndic était intervenu « à titre d'information et conservatoire en sa seule qualité de représentant de la masse des créanciers », et non pour reprendre l'instance au fond. undefined, le syndic n'avait pas accepté le débat sur la bail commercial et liquidation judiciaire">résiliation du bail.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire à Bastia ou ailleurs ? Tout simplement que si vous faites une erreur sur la personne à assigner, vous risquez de voir votre demande de résiliation rejetée pour vice de procédure, même si le syndic se présente au tribunal. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des bailleurs ont perdu plusieurs mois (et des milliers d'euros de loyers impayés) parce qu'ils avaient négligé cette règle. Cet article vous explique les faits, le raisonnement de la Cour et, surtout, comment éviter ce piège.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Replaçons-nous dans le contexte de l'époque. Les époux X. sont propriétaires d'un immeuble à usage commercial et d'habitation à Bastia. Ils louent le local à une société qui y exploite un fonds de commerce. Mais les loyers ne sont plus payés. Les époux décident d'assigner la société en résiliation du bail devant le tribunal d'instance de Bastia.
Problème : la société a été placée en liquidation des biens (l'équivalent de notre liquidation judiciaire actuelle). Normalement, lorsque une personne morale est en liquidation, c'est le syndic (liquidateur) qui la représente en justice. Or, les époux ont assigné la société elle-même, et non le syndic. Le même jour, le syndic intervient volontairement à l'instance « en résiliation de bail ». Mais attention : il précise qu'il intervient « à titre d'information et conservatoire en sa seule qualité de représentant de la masse des créanciers ». undefined il ne demande pas la résiliation du bail, il se contente de signaler sa présence pour protéger les intérêts des créanciers.
Le tribunal de commerce de Bastia, saisi par ailleurs, avait déjà adjugé le fonds de commerce à un tiers. Le tribunal d'instance, lui, a prononcé la résiliation du bail. Mais les époux X. ont fait appel, estimant que l'assignation était nulle. La cour d'appel a rejeté leur demande, considérant que l'intervention volontaire du syndic avait couvert la nullité. Les époux se sont alors pourvus en cassation. Et la Cour de cassation leur a donné raison : l'arrêt d'appel est cassé au motif que les juges n'ont pas répondu aux conclusions du syndic, qui soutenait n'intervenir qu'à titre conservatoire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental de procédure civile : la nullité d'un acte de procédure (ici l'assignation) peut être couverte par la comparution volontaire de la partie défaillante, mais à condition que cette comparution manifeste une volonté non équivoque de participer au débat sur le fond. En l'espèce, le syndic était intervenu, mais en précisant qu'il ne le faisait qu'à titre conservatoire, sans prendre position sur la résiliation du bail. Les juges du fond (la cour d'appel) auraient dû répondre à cet argument et expliquer en quoi l'intervention du syndic couvrait malgré tout la nullité. Ils ne l'ont pas fait, d'où la cassation.
En termes simples : si vous assignez la mauvaise personne, le simple fait que la bonne personne se présente au tribunal ne suffit pas à « guérir » l'erreur, si cette personne dit « je suis là, mais je ne prends pas parti ». Le syndic, en tant que représentant de la masse des créanciers, a pour mission de préserver l'actif de la liquidation, pas nécessairement de défendre le bail. Il peut donc choisir de ne pas s'opposer à la résiliation, ou au contraire de la demander. Mais tant qu'il n'a pas clairement accepté le débat, l'assignation reste nulle et vous devez recommencer.
Attention toutefois : cette décision ne signifie pas que toute assignation erronée est irrémédiablement nulle. Si le syndic intervient sans réserve, ou si la société débitrice comparait elle-même, la nullité peut être couverte. Mais le risque est réel, surtout quand le syndic adopte une position attentiste.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : cette décision vous oblige à une vigilance absolue sur la personne à assigner. Avant d'intenter une action en résiliation de bail, vérifiez toujours si votre locataire est en procédure collective (sauvegarde, redressement judiciaire, liquidation). Si c'est le cas, l'assignation doit être délivrée au mandataire judiciaire ou au liquidateur, et non à la société elle-même. Un oubli peut vous coûter cher : frais d'avocat, perte de temps, et surtout impossibilité de récupérer les loyers impayés pendant la procédure.
Exemple concret : à Borgo, un propriétaire a assigné son locataire en liquidation judiciaire sans mettre en cause le syndic. Le syndic est intervenu, mais en déclarant ne pas s'opposer à la résiliation. Le tribunal a considéré que l'assignation était nulle, et le propriétaire a dû recommencer à zéro, perdant six mois et 5 000 € de loyers impayés. S'il avait bien assigné le syndic dès le départ, la résiliation aurait été prononcée rapidement.
Pour les locataires en liquidation : vous n'êtes pas directement concernés, mais sachez que votre syndic a le devoir de vérifier la régularité des assignations. Si un bailleur vous assigne vous, personnellement, alors que vous êtes en liquidation, signalez-le à votre syndic. Il pourra intervenir pour régulariser ou invoquer la nullité.
Pour les syndics et mandataires judiciaires : cette décision vous rappelle l'importance de préciser clairement le sens de votre intervention. Si vous intervenez à titre conservatoire, dites-le. Si vous entendez reprendre l'instance, dites-le aussi. Une ambiguïté peut nuire à la fois au bailleur et à la masse des créanciers.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le statut juridique de votre locataire avant toute action. Avant d'assigner, consultez le registre du commerce ou demandez à votre avocat de faire une recherche. Un simple extrait Kbis vous indiquera si la société est en procédure collective. Cela prend cinq minutes et vous évite des mois de procédure.
- Assignez systématiquement le représentant légal en cas de procédure collective. Si votre locataire est en liquidation judiciaire, l'assignation doit être délivrée au liquidateur. En redressement judiciaire, c'est l'administrateur (si désigné) ou le mandataire judiciaire. En sauvegarde, c'est le débiteur assisté du mandataire. En cas de doute, demandez conseil à un avocat spécialisé.
- Ne vous fiez pas à une intervention « amicale » du syndic. Si le syndic se présente au tribunal mais précise qu'il intervient « à titre conservatoire » ou « pour information », ne considérez pas que la nullité est couverte. Exigez qu'il prenne position sur le fond, ou demandez au tribunal de constater que l'assignation est nulle et de recommencer la procédure.
- Faites appel à un avocat spécialisé en droit immobilier. Les règles de procédure sont techniques et les conséquences d'une erreur peuvent être lourdes. Un avocat connaît les subtilités des assignations en période de procédure collective et vous évitera des pièges.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1983 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation exigeant une manifestation claire de volonté pour couvrir une nullité. Par exemple, un arrêt de la chambre commerciale du 12 décembre 1984 (n° 83-14.781) a jugé que l'intervention du syndic « sans réserve » couvre la nullité. À l'inverse, si le syndic intervient en précisant qu'il ne conclut que sur certains chefs de demande, la nullité n'est pas couverte pour les autres.
Depuis 1983, la procédure collective a évolué : la « liquidation des biens » est devenue la « liquidation judiciaire » avec la loi du 25 janvier 1985. Mais le principe reste le même : le liquidateur représente la personne morale et doit être assigné à sa place. Les tribunaux sont aujourd'hui encore très stricts sur ce point. Une tendance récente montre que les juges sont plus enclins à prononcer la nullité si le bailleur a négligé de vérifier la situation du locataire, même si le liquidateur intervient. undefined la négligence du bailleur est sanctionnée.
Points clés à retenir
Voici les questions que vous vous posez probablement :
1. Puis-je assigner mon locataire en résiliation de bail s'il est en liquidation judiciaire ? Oui, mais vous devez assigner le liquidateur, pas la société. Sinon, l'assignation est nulle.
2. Que faire si j'ai déjà assigné la société par erreur ? Vous pouvez tenter de régulariser en délivrant une nouvelle assignation au liquidateur, ou demander au tribunal de constater que l'intervention du liquidateur a couvert la nullité. Mais attention : si le liquidateur intervient « à titre conservatoire », la nullité persiste.
3. Le syndic peut-il refuser de comparaître ? Oui, il peut choisir de ne pas intervenir. Dans ce cas, l'instance est irrecevable faute de partie défenderesse régulièrement assignée. Vous devrez alors recommencer.
4. Quels sont les délais pour agir ? La prescription de l'action en résiliation de bail est de cinq ans à compter du premier impayé. Mais il est conseillé d'agir rapidement pour éviter l'aggravation de la dette locative.
5. Dois-je obligatoirement prendre un avocat ? Pour une assignation en résiliation de bail devant le tribunal judiciaire, l'avocat est obligatoire. De plus, un avocat spécialisé vous évitera les erreurs de procédure.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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