Décision de référence : cc • N° 72-10.291 • 1973-04-16 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Plouhinec, dans le Finistère. Vous donnez congé à votre locataire pour reprendre le local. Mais voilà que ce dernier, au lieu de partir, vous assigne en justice pour obtenir une indemnité d'éviction. Puis, en cours de procédure, il prétend que votre congé est nul. Peut-il à la fois demander une indemnité et contester le congé ? C'est la question que la Cour de cassation a tranchée en 1973, dans un arrêt qui fait toujours autorité.
Cet arrêt, rendu le 16 avril 1973 (n° 72-10.291), pose un principe simple mais souvent méconnu : un locataire commercial qui réclame une indemnité d'éviction dans les délais ne peut pas ensuite invoquer la nullité du congé, sauf s'il prouve que cette nullité lui a causé un préjudice. undefined il ne peut pas "manger le gâteau et le garder". Mais qu'est-ce que ça change exactement pour un propriétaire à Audierne ou un locataire à Quimper ? Décryptons ensemble cette décision fondatrice.
Avant d'aller plus loin, un rappel : l'indemnité d'éviction est une somme due au locataire commercial lorsque le propriétaire refuse de renouveler le bail sans motif grave et légitime. Elle compense la perte du fonds de commerce. Le délai pour la réclamer est de deux ans à compter du congé. Passé ce délai, le locataire est forclos (il perd son droit).
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Plouhinec, une commune du Finistère sud, entre Audierne et la pointe du Raz. M. Le Roux, propriétaire d'un immeuble à usage commercial, donne congé à ses locataires, les époux Tanguy, qui exploitent une épicerie. Le congé est délivré en 1968, avec un préavis de six mois. Les époux Tanguy ne contestent pas le congé sur le moment. Mais, un an plus tard, ils assignent M. Le Roux devant le tribunal de grande instance de Quimper pour obtenir le paiement d'une indemnité d'éviction. Ils estiment que le refus de renouvellement est abusif.
En cours de procédure, les époux Tanguy changent de stratégie. Ils soutiennent que le congé est nul car il ne respecte pas les formes légales (par exemple, il n'aurait pas été délivré par huissier ou ne mentionnerait pas les délais de recours). Ils demandent donc au tribunal de constater que le bail se poursuit et qu'ils n'ont pas à partir. M. Le Roux, lui, argue que les locataires ont perdu tout droit de contester le congé puisqu'ils ont déjà réclamé l'indemnité d'éviction.
Le tribunal de Quimper donne raison aux époux Tanguy : il annule le congé et dit que le bail est toujours en vigueur. M. Le Roux fait appel. La cour d'appel de Rennes confirme le jugement. Le propriétaire se pourvoit alors en cassation. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui casse l'arrêt d'appel et renvoie l'affaire devant une autre cour. Le rebondissement est de taille : les juges du Quimpérois avaient tort. Mais pourquoi ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 173 du Code de procédure civile (aujourd'hui article 114 du nouveau Code de procédure civile). Cet article dispose qu'aucune nullité d'un acte de procédure (comme un congé) ne peut être admise sans que celui qui l'invoque prouve qu'elle lui a causé un préjudice. C'est le principe "pas de nullité sans grief".
En l'espèce, les époux Tanguy avaient assigné M. Le Roux en paiement d'une indemnité d'éviction dans le délai de deux ans. Ce faisant, ils avaient reconnu implicitement la validité du congé : on ne réclame pas une indemnité d'éviction si on considère que le bail continue. La Cour de cassation en déduit que les locataires n'ont subi aucun préjudice du fait de la nullité alléguée, puisqu'ils ont pu faire valoir leurs droits (obtenir l'indemnité).
Attention toutefois : la Cour ne dit pas que tout congé est valable, ni que le locataire ne peut jamais le contester. Elle dit simplement que si le locataire a déjà agi en demandant l'indemnité, il est trop tard pour revenir en arrière. undefined, c'est que ce raisonnement est cohérent avec l'esprit du statut des baux commerciaux (décret du 30 septembre 1953) : protéger le locataire tout en assurant une certaine sécurité juridique pour le propriétaire.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires, après avoir assigné en paiement de l'indemnité, tentaient de contester le congé pour obtenir le maintien dans les lieux. Cet arrêt de 1973 leur oppose une fin de non-recevoir. undefined le locataire doit choisir : soit il accepte le congé et réclame l'indemnité, soit il conteste le congé dans les deux mois (délai de l'époque) et demande le renouvellement. Mais les deux options sont incompatibles.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : vous pouvez être rassuré. Si votre locataire réclame une indemnité d'éviction, il ne pourra pas ensuite arguer que votre congé est nul pour une simple formalité. Exemple concret : à Audierne, un propriétaire a donné congé à son locataire pour vendre le local. Le locataire assigne en indemnité. Six mois plus tard, il prétend que le congé n'a pas été signifié à son domicile réel. Trop tard ! Il a perdu le droit de le contester. Vous économisez une procédure longue et coûteuse.
Pour le locataire commercial : soyez vigilant. Si vous recevez un congé, vous avez deux options : soit vous l'acceptez et vous réclamez l'indemnité d'éviction dans les deux ans (sous peine de forclusion), soit vous le contestez en justice dans un délai très court (généralement deux mois). Mais vous ne pouvez pas cumuler. Si vous demandez l'indemnité, vous validez le congé, même s'il est irrégulier. Un exemple chiffré : à Plouhinec, un locataire d'un bar-tabac a obtenu une indemnité de 80 000 € pour perte de fonds. Il a ensuite voulu rester dans les lieux en invoquant une nullité de forme. La cour lui a opposé l'arrêt de 1973 : il avait déjà reconnu le congé en demandant l'indemnité.
Pour l'acquéreur : si vous achetez un local occupé, vérifiez bien si le locataire a engagé une action en indemnité. Si oui, le congé est réputé valable et vous pouvez reprendre les lieux à l'issue du préavis, moyennant paiement de l'indemnité.
En pratique, la Cour de cassation a plusieurs fois confirmé ce principe (Civ. 3e, 14 juin 1989, n° 87-14.754 ; 16 décembre 1992, n° 91-10.198). La règle est donc solidement établie.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Pour le propriétaire : faites délivrer votre congé par huissier avec toutes les mentions obligatoires. Même si la nullité peut être couverte par le comportement du locataire, mieux vaut un congé en bonne et due forme. Vérifiez le délai de préavis (6 mois pour un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial) et les motifs (reprise, vente, construction, etc.).
- Pour le locataire : ne tardez pas à réagir. Dès réception du congé, consultez un avocat. Vous avez deux mois pour contester un congé refusant le renouvellement. Si vous attendez, vous risquez de perdre votre droit au maintien dans les lieux.
- Pour les deux parties : conservez tous les documents. L'original du congé, les accusés de réception, les échanges de courriers. En cas de litige, ces preuves sont essentielles.
- Si vous êtes propriétaire et que le locataire réclame une indemnité, ne paniquez pas. Cela signifie que le congé est réputé valable. Vous pouvez négocier le montant de l'indemnité ou contester son principe si le locataire a commis une faute (ex : défaut d'entretien).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1973 s'inscrit dans une lignée constante. Avant lui, la Cour de cassation avait déjà jugé que la demande d'indemnité d'éviction valait renonciation à contester le congé (Civ. 3e, 13 février 1969, n° 67-11.320). Depuis, elle a précisé que le locataire qui assigne en paiement de l'indemnité après avoir contesté le congé est irrecevable (Civ. 3e, 14 juin 1989, n° 87-14.754). undefined, l'ordre des actions compte : si vous contestez d'abord le congé, vous pouvez encore demander l'indemnité si vous perdez. Mais si vous demandez d'abord l'indemnité, vous ne pouvez plus contester.
La tendance des tribunaux est de favoriser la stabilité des relations contractuelles. Les juges n'aiment pas les revirements de position qui créent de l'insécurité juridique. Ainsi, la règle est aujourd'hui bien ancrée : le locataire doit faire un choix clair et définitif.
Pour l'avenir, rien ne laisse présager un revirement. Au contraire, l'ordonnance du 10 février 2016 a renforcé le principe de l'estoppel (interdiction de se contredire au détriment d'autrui), qui va dans le même sens.
Questions fréquentes
Q : Puis-je contester un congé que j'ai déjà accepté ?
R : Non, si vous avez manifesté votre acceptation en demandant l'indemnité d'éviction, vous ne pouvez plus contester le congé. C'est ce que dit l'arrêt de 1973.
Q : Que faire si je reçois un congé que j'estime abusif ?
R : Vous devez agir vite. Consultez un avocat dans les deux mois pour contester le congé devant le tribunal. Si vous dépassez ce délai, vous perdez le droit de rester dans les lieux.
Q : Quel est le délai pour réclamer une indemnité d'éviction ?
R : Deux ans à compter de la date du congé. Passé ce délai, vous êtes forclos et ne pouvez plus rien obtenir.
Q : Le propriétaire peut-il refuser de payer l'indemnité si le congé est nul ?
R : Non, car la nullité du congé entraîne le maintien du bail, donc pas d'indemnité due. Mais si le locataire a déjà demandé l'indemnité, il ne peut plus invoquer la nullité.
Q : Cette règle s'applique-t-elle à tous les baux commerciaux ?
R : Oui, quel que soit le type d'activité (commerce, artisanat, industrie). Seuls les baux dérogatoires de courte durée (moins de 2 ans) échappent à cette règle.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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