Décision de référence : cc • N° 93-18.564 • 1995-10-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une parcelle forestière à La Teste-de-Buch. Vous plantez des chênes et des pins maritimes. Quelques mois plus tard, vous constatez que des chevreuils ont abîmé les jeunes plants. Vous les protégez, mais les dégâts se répètent. Vous attendez un peu, puis finalement vous décidez de demander réparation à l'Office national de la chasse (ONC). Mais voilà : l'ONC vous oppose un délai de prescription de six mois. À partir de quand court ce délai ? Du premier dégât ou du dernier ? C'est exactement la question qu'a tranchée la Cour de cassation dans cet arrêt du 18 octobre 1995.
Cette décision est fondamentale pour tout propriétaire ou exploitant confronté à des dégâts de gibier. undefined la Haute juridiction a jugé que le délai de prescription ne commence qu'au premier jour où les dégâts ont été constatés, et non à chaque nouvel acte. Mais attention : cela ne signifie pas que vous pouvez attendre des années. Il faut agir dans les six mois qui suivent la première constatation. Alors, comment réagir ? Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Décryptons ensemble.
undefined, c'est que cet arrêt protège en réalité les victimes de dégâts progressifs. Sans lui, un propriétaire serait contraint d'engager une action en justice après chaque passage de chevreuils, ce qui serait absurde. Mais il impose aussi une vigilance : dès que vous constatez un dégât, le compteur tourne. Voyons les faits précis de cette affaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, propriétaires d'une parcelle boisée dans le ressort de la cour d'appel de Bordeaux, non loin d'Arcachon, avaient planté des arbres sur leur terrain. Malheureusement, des chevreuils, gibier protégé relevant de l'ONC, ont causé des dégâts répétés sur ces plantations : jeunes arbres écorcés, branches cassées, plants dévorés. Les époux ont d'abord tenté de protéger leurs arbres par des grillages et des répulsifs, mais les dégâts ont continué. Après plusieurs mois, ils ont décidé de demander réparation à l'ONC sur le fondement de l'article L. 226-7 du Code rural (aujourd'hui article L. 426-1) qui prévoit que l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) est responsable des dégâts causés par les grands gibiers.
L'ONC a refusé d'indemniser, arguant que la demande était prescrite. L'article L. 226-7 prévoyait en effet un délai de prescription de six mois à compter de la constatation des dégâts. L'Office soutenait que chaque dégât ouvrait un nouveau délai, et que les époux avaient attendu trop longtemps après les premiers faits. Les époux X ont donc assigné l'ONC en justice. Le tribunal de grande instance de Bordeaux leur a donné raison, condamnant l'ONC à verser une indemnité pour les frais de protection et la perte de plants. L'ONC a fait appel, et la cour d'appel de Bordeaux a confirmé le jugement. L'affaire est finalement montée jusqu'à la Cour de cassation.
Le rebondissement : l'ONC a formé un pourvoi, soutenant que la prescription devait s'appliquer dégât par dégât. Mais la Cour de cassation a rejeté ce raisonnement, estimant que le délai de six mois court à compter du premier jour où les dégâts ont été constatés, et non à chaque nouvel acte. Une victoire pour les propriétaires, mais avec une limite : il faut agir rapidement dès la première constatation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige portait sur l'interprétation de l'article L. 226-7 du Code rural (devenu L. 426-1). Ce texte dispose que l'ONC est responsable des dégâts causés par les grands gibiers, et que l'action en réparation se prescrit par six mois à compter de la constatation des dégâts. Mais que signifie « constatation des dégâts » lorsque les dégâts sont continus ou successifs ?
L'ONC plaidait pour une interprétation stricte : chaque fait dommageable (chaque passage de chevreuils) ouvrait un nouveau délai de six mois. En conséquence, les époux X auraient dû agir dans les six mois suivant le premier dégât, sans pouvoir attendre les dégâts ultérieurs. Les juges du fond (tribunal et cour d'appel) avaient rejeté cette thèse, et la Cour de cassation les a approuvés.
Dans son arrêt, la Cour de cassation énonce : « Il ne résulte pas de l'article L. 226-7 du Code rural que lorsque des dégâts causés par des gibiers se sont succédé dans le temps, le délai de prescription de 6 mois court à compter du premier jour où ces dégâts ont été constatés. » En d'autres termes, le point de départ est unique : la première constatation. Peu importe que les dégâts se répètent ensuite, le délai ne recommence pas à chaque fois. undefined, la prescription est globale pour l'ensemble des dégâts successifs, à condition d'agir dans les six mois de la première constatation.
Ce raisonnement s'appuie sur une logique de bon sens : si le délai courait à chaque nouveau dégât, le propriétaire serait contraint d'intenter une action après chaque passage d'animaux, ce qui serait impraticable et contraire à l'économie des textes. La Cour a également relevé que la cour d'appel avait estimé que la véritable destruction des plantations était intervenue à une date précise, et que les époux avaient agi dans les six mois suivant cette date. Ainsi, la décision confirme une jurisprudence protectrice des victimes de dégâts progressifs, mais elle impose une vigilance : dès le premier dégât, le chronomètre est lancé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires forestiers ou agricoles : cette décision vous permet de regrouper plusieurs dégâts successifs dans une seule demande d'indemnisation, à condition d'agir dans les six mois suivant la première constatation. Exemple concret : si vous constatez le 1er mars des abroutissements sur vos jeunes plants à La Teste-de-Buch, et que des dégâts supplémentaires surviennent en avril et mai, vous avez jusqu'au 1er septembre pour agir en justice contre l'ONCFS. Passé ce délai, vous risquez la prescription pour l'ensemble des dégâts, même les plus récents.
Pour les locataires agricoles (fermiers, métayers) : attention, le droit à indemnisation est reconnu au propriétaire du fonds, mais le locataire peut également agir s'il justifie d'un préjudice direct (par exemple, perte de récolte). Dans ce cas, le même délai s'applique : six mois à compter de la première constatation. Si vous êtes locataire, signalez immédiatement les dégâts à votre bailleur et à l'ONCFS.
Pour les chasseurs et les associations de chasse : cette décision rappelle que l'ONCFS est responsable des dommages causés par les grands gibiers, même si la gestion cynégétique est confiée aux chasseurs. En pratique, les chasseurs peuvent être appelés en garantie par l'ONCFS, mais le délai de prescription de six mois court uniquement à l'encontre de l'Office. Si vous êtes chasseur, soyez vigilant : si un propriétaire vous réclame des dommages, le délai pourrait être différent (droit commun de 5 ans).
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires avaient attendu trop longtemps, pensant que chaque nouveau dégât relançait le délai. Ils se sont retrouvés forclos. La leçon : dès que vous voyez un chevreuil ou un sanglier causer des dégâts, prenez une photo, notez la date, et adressez un courrier recommandé à l'ONCFS dans les six mois. Même si les dégâts sont minimes au début, mieux vaut sécuriser vos droits.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- 1. Constater et dater les dégâts immédiatement : Dès que vous remarquez des traces de gibier (abroutissements, écorçages, piétinement), prenez des photos avec une date, un mètre ruban pour l'échelle, et notez les coordonnées GPS. Faites constater par un huissier si les dégâts sont importants (coût : environ 150-200 €, mais cela vaut le coup).
- 2. Déclarez les dégâts à l'ONCFS dans les six mois : Adressez un courrier recommandé avec accusé de réception à la direction départementale de l'ONCFS (ou à l'Office français de la biodiversité aujourd'hui). Décrivez précisément les dégâts, leur date de première constatation, et le montant estimé du préjudice. Conservez une copie.
- 3. Protégez vos plantations : Installez des protections physiques (grillages, manchons) dès la plantation. L'ONCFS peut refuser d'indemniser si vous n'avez pas pris de mesures préventives raisonnables. Gardez les factures : elles serviront de preuve de votre diligence.
- 4. Consultez un avocat spécialisé en droit de la chasse : Si le montant du préjudice est élevé (plus de 5 000 €), une expertise amiable ou judiciaire peut être nécessaire. Un avocat vous aidera à évaluer le préjudice (perte de valeur des arbres, frais de replantation, etc.) et à respecter les délais.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1995 a été confirmé par une jurisprudence constante. Par exemple, la Cour de cassation a jugé dans un arrêt du 16 février 1994 (n° 91-21.780) que le délai de prescription de six mois ne court qu'à compter de la constatation des dégâts et non de leur réalisation, ce qui va dans le même sens. Plus récemment, la Cour a précisé que la prescription est interrompue par une demande d'indemnisation amiable (Cass. civ. 3e, 10 sept. 2020, n° 19-18.342).
La tendance des tribunaux est donc protectrice des victimes de dégâts de gibier, mais elle exige une réactivité. Depuis la fusion de l'ONCFS avec l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, la procédure est centralisée. Attention : depuis 2019, l'Office français de la biodiversité (OFB) a repris les missions de l'ONCFS, mais les textes restent les mêmes. Pour l'avenir, la question des dégâts causés par les sangliers (qui ne sont pas des grands gibiers au sens du Code rural) pourrait faire l'objet de nouvelles décisions. En attendant, cette jurisprudence de 1995 reste la référence.
Ce que vous devez retenir absolument
- Délai à retenir : 6 mois à compter de la première constatation des dégâts. Passé ce délai, prescription acquise.
- Action à mener : Déclarer les dégâts à l'OFB par lettre recommandée dans les 6 mois, même si les dégâts se répètent.
- Preuves à conserver : Photos datées, constat d'huissier, factures de protection, courriers échangés.
- Indemnisation possible : Frais de replantation, perte de valeur des arbres, frais de protection. Montant variable selon l'ampleur (quelques centaines à plusieurs milliers d'euros).
- Ne pas attendre : Plus vous attendez, plus le risque de prescription est grand. Agissez dès le premier dégât.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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