Décision de référence : cc • N° 06-14.111 • 2007-04-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un immeuble à Redon, et un locataire publie sur son blog des accusations graves vous concernant. Vous engagez une action en diffamation (atteinte à l'honneur par des propos publics). L'affaire suit son cours, une ordonnance de clôture (acte du juge qui ferme les débats) est rendue, puis vous attendez le jugement. Mais les mois passent, et la prescription (délai légal pour agir, ici trois mois en matière de presse) pourrait vous être opposée. Que faire ?
La question que se pose tout justiciable engagé dans une procédure de presse : comment interrompre la prescription quand on ne peut plus agir ? La réponse de la Cour de cassation dans cet arrêt du 3 avril 2007 (n° 06-14.111) est claire : la prescription est suspendue automatiquement entre l'ordonnance de clôture et le prononcé de l'arrêt. undefined, le temps qui s'écoule pendant cette période ne compte pas dans le délai de prescription.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Cette décision protège le demandeur qui, après la clôture des débats, ne peut plus déposer de conclusions (écritures) ou faire un acte de procédure pour manifester son intention de poursuivre. Sans cette suspension, de nombreuses actions en diffamation ou en injure publique (outrage verbal) seraient prescrites avant même que le tribunal ne statue.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Mme X, propriétaire d'un bien immobilier à Redon, est attaquée dans un article de presse locale. Estimant que les propos portent atteinte à sa réputation, elle assigne (intente une action en justice) le journal devant le tribunal de grande instance de Lille. Mais voilà : le tribunal se déclare incompétent (pas le droit de juger l'affaire), car les faits se sont produits à Redon, qui dépend du ressort de Rennes.
Mme X interjette appel (conteste la décision) devant la cour d'appel de Douai. La procédure suit son cours : échange de conclusions, audience, puis le conseiller de la mise en état (juge chargé de l'instruction) rend une ordonnance de clôture le 20 octobre 2005. L'affaire est mise en délibéré (les juges réfléchissent avant de rendre leur décision). L'arrêt est finalement prononcé le 15 mars 2006, soit près de cinq mois plus tard.
Entre-temps, le délai de prescription de trois mois prévu par l'article 65 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse a couru. Le journal défendeur (la partie attaquée) soulève la prescription : selon lui, Mme X n'a fait aucun acte interruptif (acte qui arrête le délai) après l'ordonnance de clôture. La cour d'appel lui donne raison, et déboute Mme X de son action.
Mme X se pourvoit en cassation (recours devant la Cour de cassation). Elle soutient que l'ordonnance de clôture l'a placée dans l'impossibilité d'agir, et que la prescription devait être suspendue. La Cour de cassation lui donne raison, cassant l'arrêt d'appel. Elle renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Versailles.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 65 de la loi du 29 juillet 1881, qui fixe à trois mois le délai de prescription en matière de presse. Ce délai court à compter de la publication des propos litigieux (contestés). Il ne peut être interrompu que par un acte de poursuite, c'est-à-dire un acte par lequel le demandeur manifeste à son adversaire son intention de poursuivre l'action. Exemples : assignation, conclusions, requête.
Or, une fois l'ordonnance de clôture rendue, les parties ne peuvent plus déposer de nouvelles conclusions ni faire d'acte de procédure sans autorisation du juge (et encore, uniquement pour répondre à des arguments nouveaux). Le demandeur est donc dans l'impossibilité juridique d'accomplir un acte interruptif. Dans ces conditions, la prescription ne peut pas continuer à courir. Elle est suspendue (mise en pause) jusqu'au prononcé de l'arrêt.
Attention toutefois : cette suspension ne joue que si l'ordonnance de clôture est intervenue avant la fin du délai de prescription. Si le délai expire avant l'ordonnance, la prescription est acquise. Dans notre affaire, l'ordonnance a été rendue le 20 octobre 2005, et le délai de trois mois avait commencé à courir à la date de publication (supposée en juillet 2005). Le délai n'était donc pas encore expiré à la clôture.
undefined, c'est que cette solution est spécifique au droit de la presse. En droit commun, la prescription n'est pas suspendue par la clôture : c'est au demandeur de faire diligence. Mais ici, la loi du 29 juillet 1881 protège spécialement la liberté d'expression en imposant des délais très courts, et la Cour de cassation compense cette rigueur par la suspension en cas d'impossibilité d'agir.
undefined la Cour de cassation a jugé que la cour d'appel de Douai avait violé la loi en ne suspendant pas la prescription. Elle a cassé l'arrêt et renvoyé l'affaire devant la cour d'appel de Versailles.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes victime de diffamation (accusation publique fausse) ou d'injure (outrage) publiée dans un journal, un blog ou sur les réseaux sociaux, vous devez agir vite : le délai de prescription est de trois mois seulement. Mais si vous avez déjà engagé une action et que l'affaire est en appel, cette décision vous protège : le temps entre l'ordonnance de clôture et l'arrêt ne compte pas.
Prenons un exemple concret. Vous êtes propriétaire d'un gîte à Fougères, et un client mécontent publie un avis diffamatoire sur un site de réservation. Vous assignez le client en diffamation. Le tribunal vous donne raison, mais le client fait appel. La cour d'appel fixe une ordonnance de clôture au 1er juin 2024, et l'arrêt est prononcé le 1er décembre 2024. Entre ces deux dates, six mois s'écoulent. Sans suspension, la prescription triennale (trois mois) serait acquise depuis longtemps. Grâce à cet arrêt, ces six mois sont neutralisés.
Pour un locataire qui attaque son bailleur pour des propos injurieux dans un courrier recommandé, le même mécanisme s'applique. Attention toutefois : la suspension ne joue que si vous êtes en appel. En première instance, avant l'ordonnance de clôture, vous pouvez toujours déposer des conclusions pour interrompre la prescription.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires à Redon ou Fougères ont perdu leur action faute d'avoir interrompu la prescription après la clôture. Depuis cet arrêt, la jurisprudence est constante : la suspension est automatique. Mais il faut veiller à ce que l'ordonnance de clôture soit bien intervenue avant l'expiration du délai.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Agissez sans tarder dès la publication des propos litigieux : le délai de prescription de trois mois court à compter de la première publication. Ne laissez pas passer le temps. Conservez toutes les preuves (captures d'écran, exemplaires du journal).
- Interrompez la prescription régulièrement : si l'affaire traîne en première instance, déposez des conclusions ou des actes de procédure tous les deux mois environ pour interrompre le délai. Un simple exploit d'huissier (acte officiel remis par un commissaire de justice) peut suffire.
- Vérifiez la date de l'ordonnance de clôture : si vous êtes en appel, assurez-vous que l'ordonnance est intervenue avant la fin du délai de prescription. Si ce n'est pas le cas, demandez au conseiller de la mise en état de reporter la clôture pour vous permettre d'accomplir un acte interruptif.
- Consultez un avocat spécialisé en droit de la presse : les règles de prescription sont complexes et spécifiques. Une erreur de procédure peut vous faire perdre votre action. À Redon comme à Fougères, un avocat au barreau de Rennes peut vous conseiller.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La solution de l'arrêt du 3 avril 2007 a été confirmée par un arrêt ultérieur de la Cour de cassation (1ère chambre civile, 12 juillet 2012, n° 11-18.457). Dans cette affaire, la Cour a précisé que la suspension s'applique également en matière de prescription de l'action en diffamation publique, même si le délai de prescription est de trois mois.
En revanche, la Cour de cassation a refusé d'étendre cette solution aux prescriptions de droit commun (par exemple, la prescription quinquennale des actions personnelles, article 2224 du Code civil). Dans un arrêt du 19 mars 2014 (n° 12-29.283), elle a jugé que la clôture n'interrompt ni ne suspend la prescription en matière civile ordinaire. Il appartient donc au demandeur de veiller à interrompre la prescription par d'autres moyens, comme une assignation en référé (procédure d'urgence) ou une déclaration au greffe.
La tendance des tribunaux est donc claire : la suspension est une exception propre au droit de la presse, justifiée par la brièveté du délai et la volonté de protéger l'exercice des voies de recours. Si vous êtes engagé dans une procédure de presse, sachez que la période entre la clôture et le jugement est neutralisée. Mais ne vous reposez pas sur cette protection : agissez avant la clôture.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ : questions pratiques
- Quel est le délai de prescription en matière de presse ? Trois mois à compter de la publication des propos. Pour une injure ou diffamation sur internet, le délai court à partir de la première mise en ligne, mais peut être renouvelé à chaque nouvel accès (jurisprudence incertaine).
- Puis-je interrompre la prescription par une simple lettre recommandée ? Non, la jurisprudence exige un acte de procédure (assignation, conclusions, requête) ou un exploit d'huissier. Une lettre simple ne suffit pas.
- Que faire si l'ordonnance de clôture est rendue juste avant l'expiration du délai ? Vous êtes protégé par la suspension, mais il est prudent de demander au juge de reporter la clôture si le délai n'est pas encore expiré. Vous pouvez aussi déposer des conclusions avant la clôture pour interrompre le délai.
- Cette décision s'applique-t-elle aux procédures devant le tribunal judiciaire ? Oui, elle s'applique à toutes les procédures en matière de presse, que ce soit devant le tribunal judiciaire (ex-TGI) ou la cour d'appel.
- Combien coûte une action en diffamation ? Les frais d'avocat varient selon la complexité. Comptez entre 1 500 € et 5 000 € pour une procédure complète, plus les frais d'huissier et de justice. Mais une action réussie peut obtenir des dommages et intérêts (indemnité) de 1 000 € à 10 000 € selon le préjudice.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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