Décision de référence : cc • N° 08-14.731 • 2009-06-24 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes locataire à Cuincy, un appartement que vous occupez depuis dix ans. Un jour, votre propriétaire vous annonce qu'il vend l'immeuble par lots et vous donne congé. Vous vous demandez si c'est légal. Et si le bailleur n'avait pas respecté toutes les formalités obligatoires ? La question est cruciale : une simple erreur de procédure peut-elle faire tomber tout le congé ?
La Cour de cassation a répondu par l'affirmative dans cet arrêt du 24 juin 2009. Elle rappelle que certaines formalités sont d'ordre public (c'est-à-dire qu'elles ne peuvent être écartées par les parties) et doivent être accomplies avant la délivrance des congés pour vendre, même si la décision de vendre a été prise avant l'entrée en vigueur de l'accord collectif qui les impose.
Concrètement, un propriétaire qui vend plus de dix lots d'un même immeuble doit respecter des obligations préalables (information des locataires, consultation, etc.). S'il ne le fait pas, les congés sont nuls. Décryptage de cette décision qui protège les locataires, mais qui impose aussi aux bailleurs une vigilance accrue.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
La Ville de Paris, propriétaire d'un immeuble situé au 12 rue des Nonnains-d'Hydres, décide de vendre par lots l'intégralité de l'immeuble, qui comporte plus de dix logements. En 2005, elle délivre des congés pour vendre à plusieurs locataires, dont Madame X. Ces congés sont délivrés dans le cadre d'une opération de vente par lots, entrant dans le champ d'application de l'accord collectif du 9 juin 1998, rendu obligatoire par décret du 22 juillet 1999.
Madame X conteste la validité des congés. Elle soutient que la Ville de Paris n'a pas respecté les formalités d'ordre public prévues par cet accord, notamment l'information préalable des locataires et la consultation des représentants des locataires. La Ville, elle, argue que la décision de vendre a été prise avant l'entrée en vigueur de l'accord, et donc que ces formalités ne lui seraient pas applicables.
Le litige monte jusqu'à la cour d'appel de Paris, qui donne raison à la locataire : les congés sont annulés. La Ville se pourvoit en cassation. La Cour de cassation rejette son pourvoi et confirme la nullité. L'histoire de Madame X, qui aurait pu perdre son logement, se termine bien grâce à la rigueur judiciaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'accord collectif du 9 juin 1998, rendu obligatoire par le décret n°99-628 du 22 juillet 1999. Cet accord impose aux bailleurs qui vendent plus de dix logements d'un même immeuble de respecter des formalités préalables à la délivrance des congés : information des locataires sur le projet de vente, consultation du conseil syndical ou des représentants des locataires, etc. Ces formalités sont qualifiées d'ordre public (elles s'imposent à tous, même si le bailleur et le locataire en décident autrement).
La Ville de Paris prétendait que la décision de vendre étant antérieure à l'entrée en vigueur de l'accord, les formalités ne lui étaient pas applicables. La Cour rejette cet argument. Elle distingue la décision de vendre (qui peut être antérieure) de l'opération de vente par lots (qui se concrétise par les congés). Les formalités s'appliquent aux opérations en cours lors de l'entrée en vigueur de l'accord, c'est-à-dire aux ventes qui n'étaient pas encore achevées. Or, les congés ont été délivrés après l'entrée en vigueur, donc les formalités devaient être respectées.
La Cour rappelle aussi que la nullité des congés est encourue dès lors que les formalités n'ont pas été observées, peu importe que la vente ait été décidée avant. C'est une solution protectrice pour les locataires, qui évite que des ventes massives ne se fassent dans leur dos sans information préalable.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les locataires : si vous recevez un congé pour vendre dans le cadre d'une vente par lots de plus de dix logements, vérifiez que votre bailleur a bien respecté les formalités préalables. Par exemple, à Denain, un immeuble de 15 logements mis en vente : le propriétaire doit vous informer par écrit du projet, vous consulter, et respecter un délai. S'il ne l'a pas fait, le congé peut être annulé, et vous pouvez rester dans les lieux. N'hésitez pas à consulter un avocat pour vérifier la régularité.
Pour les propriétaires bailleurs : si vous vendez plus de dix lots d'un même immeuble, même si votre décision de vendre date d'avant 1999, vous devez respecter les formalités de l'accord. Le non-respect entraîne la nullité des congés, ce qui retarde la vente et peut vous coûter cher. Par exemple, un propriétaire à Cuincy qui avait engagé une vente par lots en 2008 sans informer les locataires a dû recommencer toute la procédure, perdant six mois et des frais d'avocat.
Pour les acquéreurs : si vous achetez un immeuble par lots, assurez-vous que les congés délivrés aux locataires sont valides. Un congé annulé peut bloquer la vente ou vous exposer à un recours. Exigez une attestation du vendeur sur le respect des formalités.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de délivrer un congé pour vendre, vérifiez le nombre de lots vendus dans l'immeuble : si vous vendez plus de dix lots, l'accord collectif s'applique. Consultez le décret n°99-628 du 22 juillet 1999 pour connaître les formalités exactes.
- Informez les locataires par écrit au moins six mois avant la délivrance du congé : précisez le projet de vente par lots, le nombre de lots, et les modalités. Gardez une preuve de réception (lettre recommandée avec accusé de réception).
- Consultez le conseil syndical ou les représentants des locataires : réunissez-les et recueillez leur avis. Même si l'avis n'est pas contraignant, son absence peut entraîner la nullité.
- Faites appel à un avocat spécialisé en droit immobilier : un professionnel vérifiera la conformité de votre procédure. Le coût d'une consultation (45 €) est dérisoire comparé aux frais d'un litige.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice des locataires. La Cour de cassation a déjà jugé, dans un arrêt du 17 janvier 2008 (n° 06-21.123), que les formalités de l'accord s'appliquaient aux ventes en cours, confirmant ainsi une interprétation large. En revanche, certains tribunaux avaient auparavant estimé que l'accord ne s'appliquait qu'aux ventes engagées après son entrée en vigueur. La Cour de cassation met un terme à cette divergence.
Depuis 2009, la tendance est au renforcement des droits des locataires face aux ventes par lots. La loi Alur (2014) a même étendu ces obligations à certains immeubles de moins de dix lots. Les propriétaires doivent donc être vigilants : une simple omission peut coûter cher. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux continuent de sanctionner sévèrement les manquements aux formalités d'ordre public.
Checklist avant d'agir
- Ai-je vérifié si la vente porte sur plus de dix lots ? Oui / Non → Si oui, l'accord s'applique.
- Ai-je informé les locataires par écrit du projet de vente par lots ? Oui / Non → Si non, ne délivrez pas de congé avant de l'avoir fait.
- Ai-je consulté les représentants des locataires (conseil syndical ou autre) ? Oui / Non → Si non, organisez une réunion.
- Les congés ont-ils été délivrés après l'accomplissement de ces formalités ? Oui / Non → Si non, les congés sont nuls.
- Ai-je conservé des preuves (courriers, comptes rendus) ? Oui / Non → Conservez-les en cas de contestation.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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