Décision de référence : cc • N° 19-18.435 • 2020-09-17 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes à Mimizan, sur la côte landaise. Vous louez un local commercial pour votre activité de restauration rapide. Le bail est saisonnier, mais vous y exploitez votre fonds depuis cinq ans. Votre conjoint vous aide, il est déclaré conjoint collaborateur (statut qui permet au conjoint d'un travailleur non salarié de participer à l'activité sans être salarié ni associé). Le fonds de commerce est un bien commun du couple. Mais le bail, lui, n'est signé que par vous.
Un jour, le propriétaire refuse de renouveler le bail en invoquant sa nature saisonnière. Vous voulez le faire requalifier en bail commercial (bail soumis au statut des baux commerciaux, qui offre une protection renforcée au locataire, notamment un droit au renouvellement). Vous et votre conjoint engagez une action en justice. Mais la Cour de cassation vient de vous dire : non, votre conjoint n'a pas qualité pour agir, même s'il est collaborateur et même si le fonds est commun.
C'est exactement ce que décide l'arrêt du 17 septembre 2020 (n° 19-18.435). Une décision qui semble technique, mais qui a des conséquences très concrètes pour des centaines de couples d'exploitants dans les Landes et ailleurs. Alors, que faut-il en retenir ? Comment éviter ce piège ? Je vous explique tout, en langage clair, avec des exemples de Saint-Paul-lès-Dax et de Mimizan.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme A. exploitent un fonds de commerce de vente de plats à emporter à Saint-Paul-lès-Dax, dans les Landes. Le local est loué par un bail saisonnier (bail de courte durée, souvent 3 à 6 mois, qui échappe au statut protecteur des baux commerciaux). Mais depuis 2011, ils l'occupent en continu. En 2015, le propriétaire donne congé (acte par lequel le bailleur met fin au bail) pour reprise. Les époux A. assignent le propriétaire pour faire requalifier le bail saisonnier en bail commercial, et obtenir une indemnité d'éviction (indemnité due par le bailleur au locataire évincé pour le préjudice subi).
Problème : le bail n'a été signé que par M. A., seul. Mme A. est intervenue volontairement à la procédure (elle s'est jointe à l'action de son mari), en sa qualité de conjoint collaborateur et parce que le fonds est un bien commun. Le propriétaire a contesté sa recevabilité. La cour d'appel de Pau (dans les Pyrénées-Atlantiques, mais compétente pour les Landes) a donné raison aux époux, estimant que Mme A. avait un intérêt légitime à agir. Le propriétaire s'est pourvu en cassation.
Rebondissement : la Cour de cassation casse l'arrêt. Elle rappelle que seule la personne titulaire du bail a qualité pour revendiquer l'application du statut des baux commerciaux. Peu importe que le conjoint soit collaborateur ou que le fonds soit commun. undefined, Mme A. n'avait pas le droit d'agir. Conséquence : l'action en requalification pourrait être irrecevable en ce qui la concerne, et même l'action de M. A. pourrait être compromise si le propriétaire soulève l'irrecevabilité de l'assignation (acte introductif d'instance).
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles L. 145-1 et suivants du Code de commerce (qui définissent le statut des baux commerciaux) et sur l'article 32 du Code de procédure civile (qui exige un intérêt et une qualité pour agir). Le raisonnement est simple : le statut des baux commerciaux est un droit personnel (attaché à la personne du locataire, pas au fonds de commerce). Seul le titulaire du bail, c'est-à-dire la personne qui a signé le contrat de location, peut se prévaloir de ce statut.
Même si le conjoint est collaborateur, ce statut ne lui donne pas la qualité de locataire. Même si le fonds est un bien commun (c'est-à-dire qu'il appartient aux deux époux), le droit au bail (le droit d'occuper les lieux) reste personnel. La Cour précise : l'intervention du conjoint, même en tant que conjoint collaborateur, est irrecevable.
Cette décision n'est pas un revirement. Elle confirme une jurisprudence constante (par exemple, Cass. 3e civ., 20 mars 2013, n° 12-14.391). Mais elle est particulièrement sévère pour les couples qui exploitent ensemble un commerce sans que les deux soient titulaires du bail. undefined, c'est que le statut de conjoint collaborateur ne confère aucun droit sur le bail lui-même. C'est une simple qualification fiscale et sociale qui permet au conjoint de participer à l'activité, mais qui ne lui donne pas la qualité de locataire.
Attention toutefois : cette décision ne remet pas en cause le droit du conjoint à agir pour la défense du fonds de commerce en tant que bien commun. Mais pour une action en requalification du bail, c'est le titulaire du bail qui doit agir seul. undefined si les deux époux veulent être protégés, ils doivent tous les deux signer le bail.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : cette décision est une arme. Si vous louez un local à une seule personne, et que son conjoint intervient dans le litige, vous pouvez contester sa recevabilité. Exemple : à Saint-Paul-lès-Dax, si vous donnez congé à votre locataire M. X, et que son épouse (non signataire) vous attaque en requalification, vous pouvez demander au juge de la déclarer irrecevable. Cela peut faire gagner des mois de procédure et vous éviter une indemnité d'éviction.
Pour le locataire exploitant : si vous exploitez avec votre conjoint, faites signer le bail aux deux. Sinon, en cas de litige, votre conjoint ne pourra pas agir en justice. Cela peut être dramatique si vous êtes en déplacement ou si vous décédez. Imaginez : à Mimizan, un gérant de food-truck décède, son épouse veut continuer le bail commercial. Si elle n'a pas signé le bail, elle n'a pas qualité pour demander le renouvellement. Elle risque de perdre le local.
Pour l'acquéreur d'un fonds de commerce : vérifiez que le bail est signé par tous les exploitants. Si le vendeur exploitait avec son conjoint et que seul l'un a signé, l'acquéreur pourrait hériter d'une situation fragile. Les banques, qui financent souvent l'acquisition, peuvent exiger que le bail soit au nom de l'emprunteur.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où un couple exploitait un bar-tabac à Saint-Paul-lès-Dax depuis dix ans. Le mari, seul titulaire du bail, est décédé. La veuve a voulu demander le renouvellement du bail. Le propriétaire a refusé, arguant qu'elle n'était pas locataire. Résultat : elle a dû négocier un nouveau bail, à des conditions moins favorables, et payer des loyers plus élevés. Tout cela aurait pu être évité si elle avait été cosignataire dès le départ.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites signer le bail par les deux conjoints exploitants. C'est la solution la plus simple. Même si l'un des deux est salarié ou conjoint collaborateur, la signature commune garantit que chacun a qualité pour agir. N'acceptez jamais un bail unilatéral si vous exploitez en couple.
- Mentionnez le statut de conjoint collaborateur dans le bail. Bien que cela ne confère pas la qualité de locataire, cela peut servir de preuve de l'exploitation commune. Dans certains cas, les juges peuvent en tenir compte pour interpréter la volonté des parties.
- En cas de décès ou d'incapacité, anticipez une cession du bail. Si le titulaire unique du bail décède, le conjoint survivant doit demander le transfert du bail à son nom. Cela nécessite l'accord du bailleur, sauf clause contraire. Pour sécuriser la situation, prévoyez une clause dans le bail permettant la transmission au conjoint.
- Consultez un avocat avant de signer ou de modifier un bail. Un professionnel peut détecter les risques et vous conseiller sur la rédaction. À Mont-de-Marsan, Mimizan ou Saint-Paul-lès-Dax, je reçois régulièrement des couples qui ont signé un bail sans se poser de questions, et qui regrettent ensuite. Une consultation de 30 minutes peut vous éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 2013 (Cass. 3e civ., 20 mars 2013, n° 12-14.391), la Cour avait jugé que le conjoint d'un locataire ne peut demander le renouvellement du bail que s'il est lui-même titulaire du bail. En 2016 (Cass. 3e civ., 8 septembre 2016, n° 15-18.635), elle a précisé que le conjoint collaborateur n'a pas non plus qualité pour agir en paiement des loyers impayés.
La tendance est donc claire : le droit au bail est un droit strictement personnel. Les juges du fond (cours d'appel) ont parfois tenté d'assouplir cette règle dans des situations familiales, mais la Cour de cassation les rappelle à l'ordre. À l'avenir, il est probable que la Cour maintienne cette position, sauf intervention du législateur. Or, aucune réforme n'est en vue pour étendre la qualité à agir aux conjoints collaborateurs. Il faut donc agir au niveau contractuel.
Une autre question connexe : le conjoint peut-il agir en tant que nu-propriétaire du fonds ? La réponse est non, car le droit au bail est distinct du droit de propriété sur le fonds. Seul le titulaire du bail a le droit de revendiquer le statut.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je, en tant que conjoint collaborateur, demander la requalification d'un bail saisonnier en bail commercial ? Non, seul le titulaire du bail peut le faire. Vous n'avez pas qualité pour agir.
- Que faire si mon conjoint, seul titulaire du bail, décède ? Vous devez demander le transfert du bail à votre nom, avec l'accord du bailleur. Si le bail le prévoit, vous pouvez bénéficier d'un droit de continuation.
- Le fonds de commerce est un bien commun : cela ne me donne-t-il pas un droit sur le bail ? Non. Le fonds et le bail sont juridiquement distincts. La communauté porte sur le fonds, mais le bail reste un droit personnel.
- Puis-je être cosignataire du bail si je suis conjoint collaborateur ? Oui, rien n'empêche le bailleur d'accepter que les deux époux signent. C'est même recommandé.
- Quels sont les risques si je ne suis pas cosignataire ? Vous ne pourrez pas agir en justice pour défendre le bail, demander le renouvellement, ou contester un congé. Vous dépendez entièrement de votre conjoint.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, intervient dans toute la France.
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