Décision de référence : cc • N° 10-24.163 • 2011-11-23 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Saint-Vincent-de-Tyrosse, un commerçant exploitant une boutique de vêtements depuis cinq ans reçoit un congé de son propriétaire. Il découvre alors que son bail, qualifié de « bail professionnel », ne lui offre aucune protection. Peut-il encore demander au juge de le requalifier en bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial ? La réponse de la Cour de cassation est sans appel : s'il a laissé passer deux ans depuis la conclusion du bail, sa demande est prescrite.
Cette question, combien de propriétaires et de locataires se la posent-ils chaque jour dans les Landes ou ailleurs ? Un bail verbal, un bail d'habitation avec activité professionnelle, un bail précaire… Les situations où la qualification du contrat est ambiguë sont nombreuses. Et le temps joue contre le locataire.
La décision du 23 novembre 2011 (n° 10-24.163) vient trancher clairement : l'action en requalification d'un bail en bail commercial est soumise à la prescription biennale (délai de deux ans) de l'article L. 145-60 du Code de commerce. undefined, le locataire doit agir dans les deux ans qui suivent la conclusion du bail ou la prise de possession des lieux. Passé ce délai, il est forclos (irrecevable à agir).
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un local commercial à Saint-Vincent-de-Tyrosse, donne à bail à M. Y un local pour y exercer une activité de coiffure. Le contrat est qualifié de « bail professionnel » d'une durée de six ans, sans mention du statut des baux commerciaux (loi du 30 juin 1926). M. Y exploite paisiblement son salon pendant plusieurs années. Mais un différend survient : le propriétaire refuse de renouveler le bail à son terme. M. Y, estimant que son activité est commerciale, assigne le bailleur devant le tribunal de grande instance (TGI) de Dax pour faire reconnaître l'existence d'un bail commercial et bénéficier du droit au renouvellement.
Le bailleur oppose la prescription biennale : le bail a été signé depuis plus de deux ans, et toute action fondée sur le statut des baux commerciaux est prescrite. Le TGI de Dax donne raison au locataire, considérant que la demande en requalification n'est pas soumise à cette prescription. La cour d'appel de Pau confirme. Le propriétaire se pourvoit en cassation.
Rebondissement : la Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle que l'article L. 145-60 du Code de commerce dispose que « toutes les actions exercées en vertu du présent chapitre se prescrivent par deux ans ». Or, la demande de requalification tend à obtenir le bénéfice du statut des baux commerciaux : elle est donc soumise à cette prescription. Peu importe que le bail soit verbal ou écrit, que le locataire ait ignoré ses droits : le délai court à compter de la conclusion du bail ou de la prise de possession.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 145-60 du Code de commerce, qui édicte une prescription biennale (délai de deux ans) pour toutes les actions relevant du statut des baux commerciaux. Ce texte est clair : « toutes les actions exercées en vertu du présent chapitre se prescrivent par deux ans ». La demande de requalification vise à faire reconnaître l'existence d'un bail commercial et à bénéficier des droits qui y sont attachés (droit au renouvellement, droit de cession, etc.). Elle entre donc dans le champ de cet article.
undefined le locataire ne peut pas attendre des années pour demander la requalification. Le délai de deux ans court à partir de la conclusion du bail ou, à défaut, de la prise de possession des locaux. Peu importe que le bail soit verbal ou que les parties aient qualifié le contrat de « bail professionnel » ou « bail précaire ». Dès lors que le locataire exerce une activité commerciale (achat pour revente, prestation de services commerciale, etc.), le statut des baux commerciaux peut s'appliquer, mais à condition d'agir dans les deux ans.
undefined, c'est que cette prescription s'applique aussi aux baux verbaux (sans contrat écrit). Beaucoup de commerçants débutent sans bail écrit, pensant qu'ils pourront toujours faire valoir leurs droits plus tard. La Cour de cassation rappelle que non : le délai court dès l'entrée dans les lieux.
Dans cette affaire, la cour d'appel avait estimé que la prescription ne pouvait courir tant que le locataire n'avait pas eu connaissance de l'absence de statut. La haute juridiction rejette cette analyse : le délai est objectif, il commence à courir indépendamment de la connaissance qu'a le locataire de ses droits. undefined, l'ignorance de la loi n'excuse pas le retard.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le locataire commercial : si vous exploitez un local sans bail écrit ou avec un bail qualifié de « professionnel » ou « précaire », et que vous exercez une activité commerciale, vous devez agir en requalification dans les deux ans suivant la conclusion du bail ou votre entrée dans les lieux. Passé ce délai, vous perdez tout droit au renouvellement, toute indemnité d'éviction, et vous pouvez être expulsé sans indemnité. Exemple concret : à Mimizan, un artisan coiffeur loue un local depuis 2018 sans bail écrit. En 2023, il reçoit un congé. Il ne peut plus demander la requalification : sa demande est prescrite. Il devra quitter les lieux sans indemnité.
Pour le propriétaire bailleur : cette décision vous protège. Vous pouvez opposer la prescription biennale si le locataire tarde à réclamer le statut. Attention toutefois : si vous avez vous-même rédigé un bail qui mentionne expressément le statut des baux commerciaux, ou si vous avez laissé croire au locataire qu'il bénéficiait du statut, vous pourriez être tenu pour responsable sur le terrain de la responsabilité contractuelle (article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute). Mais la prescription biennale reste un bouclier efficace.
Pour l'acquéreur d'un fonds de commerce : vérifiez la date du bail et si une requalification a été demandée. Si le bail est ancien (plus de deux ans), le vendeur ne pourra plus faire reconnaître le statut. Vous risquez d'acheter un fonds sans droit au renouvellement. Demandez au vendeur de justifier de l'absence de prescription.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger un bail écrit conforme au statut des baux commerciaux dès le départ. Évitez les baux verbaux ou les baux « professionnels » si votre activité est commerciale. Un contrat clair évite toute ambiguïté et toute action en requalification ultérieure.
- Si vous êtes locataire sans bail écrit, agissez vite. Dès votre installation, demandez à votre propriétaire un bail commercial écrit. S'il refuse, saisissez le tribunal dans les deux ans. Ne tardez pas, le délai est impératif.
- Conservez toutes les preuves de votre activité commerciale. Factures d'achat/revente, extrait Kbis (immatriculation au registre du commerce), déclarations fiscales. Ces documents serviront à démontrer que votre activité est commerciale, ce qui est indispensable pour la requalification.
- Avant d'acheter un fonds de commerce, faites vérifier le bail par un avocat. Assurez-vous que le statut des baux commerciaux s'applique et que le délai de prescription n'est pas écoulé. Un simple contrôle du bail et de sa date peut vous éviter une perte financière importante.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a confirmé cette solution à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 12 septembre 2012 (n° 11-22.831), elle a jugé que la demande de requalification d'un bail précaire en bail commercial est soumise à la prescription biennale, même si le locataire a continué à occuper les lieux après l'expiration de la durée précaire. Dans un autre arrêt du 18 mars 2020 (n° 18-24.797), elle a précisé que le délai court à compter de la conclusion du contrat, et non de la date à laquelle le locataire a eu connaissance de son droit.
Cette jurisprudence est constante et ne montre pas de revirement. Les tribunaux sont stricts sur le point de départ du délai. La tendance est à l'application rigoureuse de la prescription, afin de sécuriser les relations contractuelles. Toutefois, certaines décisions récentes (CA Paris, 2021) ont admis que le délai pouvait être interrompu par une reconnaissance du bailleur (exemple : facture mentionnant « bail commercial »). Mais ces exceptions sont rares.
Pour l'avenir, il est probable que la Cour de cassation maintienne cette ligne. Les propriétaires peuvent donc compter sur ce délai pour se prémunir contre des demandes tardives. Les locataires, eux, doivent être vigilants et agir rapidement.
Checklist avant d'agir
- Vérifiez la date de votre bail ou de votre entrée dans les lieux. Si plus de deux ans se sont écoulés, vous êtes peut-être prescrit. Consultez un avocat sans tarder.
- Déterminez si votre activité est commerciale. Sont commerciales : l'achat pour revente, la location de meubles, les prestations de services commerciales (coiffure, restauration, etc.). Les professions libérales (médecins, avocats) relèvent du bail professionnel, non commercial.
- Rassemblez les preuves de votre activité commerciale : Kbis, factures, baux antérieurs.
- Si le délai de deux ans n'est pas dépassé, envoyez une lettre recommandée à votre bailleur pour demander un bail commercial. En cas de refus, assignez-le en justice avant l'expiration du délai.
- Si vous êtes propriétaire et que le locataire vous assigne après deux ans, opposez la prescription. Votre avocat soulèvera l'irrecevabilité de la demande.
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