Décision de référence : cc • N° 13-87.390 • 2014-12-16 • Consulter la décision →
Vous habitez à Barberaz, et votre voisin a construit un abri de jardin sans permis, empiétant sur votre terrain. Vous êtes furieux, vous portez plainte : le tribunal correctionnel le condamne à démolir sous astreinte. Soulagé, vous attendez. Mais les mois passent, et rien ne bouge. Vous demandez alors au juge de liquider l'astreinte et de faire démolir vous-même. Attention : la Cour de cassation vient de vous dire que vous n'avez pas le droit de le faire. Pourquoi ? Parce que la démolition a été ordonnée au titre de l'action publique, et seul le procureur peut en demander l'exécution. C'est ce que nous allons décortiquer.
Mais alors, que faire si votre voisin ne respecte pas le jugement ? Cette décision ne vous laisse-t-elle pas démuni ? Pas tout à fait. Il existe d'autres voies, mais elles sont différentes. Comprendre cette distinction est essentiel pour tout propriétaire confronté à une construction illicite.
Dans cet article, je vais vous expliquer les faits, le raisonnement des juges, et surtout ce que ça change concrètement pour vous, que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier. Je vous donnerai aussi des conseils pratiques pour éviter ce type de litige, et je répondrai aux questions que l'on me pose le plus souvent dans mon cabinet.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'une maison à Barberaz, voit son voisin construire une extension sans permis de construire. Cette construction empiète sur une servitude de passage (droit de passer sur le terrain du voisin pour accéder au sien) qui existe depuis des décennies. M. X porte plainte. Le tribunal correctionnel de Chambéry, saisi de l'infraction, déclare le voisin coupable de construction sans permis (article L. 480-4 du Code de l'urbanisme) et le condamne à une amende de 5 000 €. De plus, il ordonne la démolition de la construction illégale dans un délai de six mois, sous astreinte (pénalité financière pour chaque jour de retard) de 50 € par jour, et dit que cette démolition devra être constatée par un huissier.
Le voisin ne démolit rien. M. X, excédé, saisit à nouveau le tribunal correctionnel pour demander la liquidation de l'astreinte (c'est-à-dire le calcul du montant dû) et pour que la démolition soit effectuée par ses soins, aux frais du voisin. Mais la cour d'appel de Grenoble, puis la Cour de cassation, lui répondent : vous n'avez pas qualité pour agir. Pourquoi ? Parce que la démolition et l'astreinte ont été prononcées dans le cadre de l'action publique (celle exercée par le ministère public pour punir une infraction pénale). Or, seul le ministère public peut demander l'exécution de ces mesures. M. X est un particulier : il peut demander des dommages et intérêts pour son préjudice personnel, mais pas la mise en œuvre de la sanction pénale.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 16 décembre 2014 (n° 13-87.390), approuve le raisonnement de la cour d'appel. Elle relève que « le demandeur était sans qualité pour demander à mettre lui-même en œuvre une mesure prise en l'espèce au titre de l'action publique ». undefined, lorsque le juge pénal ordonne une démolition, il le fait au nom de la société, pour faire cesser une infraction. C'est une mesure d'intérêt général. Le particulier qui a subi un préjudice peut se porter partie civile (se joindre à l'action publique) pour obtenir réparation de son préjudice personnel, mais il ne peut pas se substituer au procureur pour exiger l'exécution de la sanction pénale.
Cette décision s'appuie sur les articles 2 et 3 du Code de procédure pénale, qui distinguent l'action publique (exercée par le ministère public) de l'action civile (exercée par la victime). L'article L. 480-5 du Code de l'urbanisme permet au juge pénal d'ordonner la démolition, mais c'est une mesure qui relève de l'action publique. La victime, elle, peut seulement demander des dommages et intérêts ou, dans certains cas, la remise en état de son terrain sur le terrain civil, mais pas la mise en œuvre de l'astreinte pénale.
undefined, c'est que cette décision confirme une jurisprudence constante. Ce n'est ni une évolution, ni un revirement. En revanche, elle rappelle une règle souvent méconnue des justiciables : ne confondez pas action publique et action civile. Si vous êtes victime d'une construction illégale, vous pouvez agir sur deux plans : pénal (pour que l'infraction soit sanctionnée) et civil (pour obtenir réparation de votre préjudice). Mais les deux actions ont des règles différentes.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires riverains : si votre voisin construit sans permis et que le tribunal pénal ordonne la démolition, vous ne pouvez pas, de votre propre initiative, demander au juge de liquider l'astreinte ou de faire procéder à la démolition. C'est au procureur de la République de le faire. Comment réagir ? Vous devez signaler l'inexécution au procureur, qui pourra saisir le juge de l'application des peines. Mais attention : le procureur n'est pas obligé d'agir. Si rien ne se passe, votre seule option est d'engager une action civile devant le tribunal judiciaire pour obtenir la démolition sur le fondement du trouble anormal de voisinage (article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute). Dans ce cadre, vous pourrez obtenir une condamnation à démolir sous astreinte, et vous pourrez ensuite en demander vous-même la liquidation.
Exemple concret : imaginez un propriétaire à La Motte-Servolex dont le voisin a construit une terrasse en surplomb sur son jardin. Le tribunal correctionnel a ordonné la démolition, mais rien ne bouge. Le propriétaire peut écrire au procureur de Chambéry pour l'informer. Si le procureur ne réagit pas (ce qui arrive souvent par manque de moyens), le propriétaire devra engager une action civile. Comptez environ 1 500 à 3 000 € de frais d'avocat et d'expertise, et un délai de 6 à 12 mois pour obtenir un jugement. Mais ce second jugement civil pourra être exécuté par le propriétaire lui-même.
Pour les locataires : ce n'est pas votre problème direct, mais si vous êtes locataire d'un bien voisin d'une construction illégale, vous subissez aussi les nuisances. Vous pouvez vous constituer partie civile au pénal pour demander des dommages et intérêts, mais pas la démolition.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires, promoteurs) : cette décision vous concerne si vous conseillez un client qui achète un terrain voisin d'une construction sans permis. Mentionnez dans l'acte de vente que le vendeur s'engage à régulariser ou à supporter les conséquences. Sinon, l'acquéreur risque de se retrouver dans la même situation que M. X.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- 1. Vérifiez les autorisations avant d'acheter : Avant d'acquérir un bien, demandez au vendeur de fournir les permis de construire et les certificats de conformité. Si des constructions récentes ne sont pas autorisées, exigez une régularisation avant la vente.
- 2. Signalez les constructions suspectes à la mairie : Si vous voyez un voisin construire sans permis, alertez le service d'urbanisme de votre commune (Barberaz, La Motte-Servolex…). La mairie peut dresser un procès-verbal et saisir le procureur. C'est souvent plus rapide qu'une action individuelle.
- 3. En cas de condamnation pénale, ne restez pas passif : Si le tribunal ordonne une démolition, surveillez l'exécution. Au moindre retard, écrivez au procureur en rappelant le jugement. Conservez des preuves (photos, constat d'huissier).
- 4. Envisagez une action civile en parallèle : Dès que vous constatez le trouble, vous pouvez assigner votre voisin devant le tribunal judiciaire sur le fondement du trouble anormal de voisinage. Cela vous permettra d'obtenir une décision que vous pourrez faire exécuter vous-même, sans dépendre du procureur.
- 5. Consultez un avocat spécialisé : Chaque situation est unique. Un avocat vous aidera à choisir la meilleure stratégie : action pénale, action civile, ou les deux. Une consultation rapide peut vous éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a rendu plusieurs arrêts dans le même sens. Par exemple, dans un arrêt du 12 novembre 2008 (n° 07-87.398), elle a jugé que la partie civile ne peut pas demander la démolition ordonnée au pénal si cette mesure a été prononcée au titre de l'action publique. En revanche, si le juge pénal ordonne la démolition au titre de l'action civile (sur demande de la victime), alors la victime peut en demander l'exécution. Cette distinction est subtile mais cruciale.
La tendance des tribunaux est claire : ils veulent éviter que les particuliers se substituent au ministère public. Cela évite des demandes abusives et préserve le rôle du procureur dans l'exécution des peines. Mais cela laisse parfois les victimes sans recours efficace, surtout quand le procureur est débordé.
Pour l'avenir, on peut espérer une meilleure coordination entre les services d'urbanisme et le parquet. Certaines mairies, comme celle de Chambéry, ont mis en place des cellules de suivi des constructions illégales. Mais en attendant, le meilleur conseil reste de ne pas compter uniquement sur l'action publique.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Puis-je demander la liquidation de l'astreinte si mon voisin ne démolit pas ? Non, si l'astreinte a été prononcée au pénal. Seul le procureur peut le faire. Vous devez engager une action civile pour obtenir une nouvelle astreinte.
- Que faire si le procureur n'agit pas ? Saisissez le tribunal judiciaire en référé (procédure d'urgence) sur le fondement du trouble anormal de voisinage. Vous obtiendrez une décision que vous pourrez exécuter.
- Quel est le coût d'une action civile ? Comptez entre 1 500 et 5 000 € pour une procédure complète, selon la complexité. L'aide juridictionnelle peut être demandée si vos revenus sont modestes.
- Puis-je obtenir des dommages et intérêts ? Oui, en tant que partie civile au pénal ou par une action civile distincte. Vous devez prouver votre préjudice (perte de valeur du bien, troubles de jouissance, etc.).
- Quel délai pour agir ? L'action civile se prescrit par 5 ans à compter du jour où vous avez eu connaissance du trouble. Pour l'action pénale, le délai est de 3 ans à compter de l'infraction pour les contraventions (absence de permis), 6 ans pour les délits.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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