Décision de référence : cc • N° 18-16.658 • 2019-09-19 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous habitez à Bandol, dans une jolie villa avec vue sur la mer. Un jour, votre voisin entreprend des travaux d'extension sans autorisation. Vous l'assignez en justice pour obtenir la démolition. Le tribunal vous donne raison et condamne votre voisin à démolir, sous astreinte de 100 € par jour de retard. Mais voilà : votre voisin traîne, et l'astreinte s'accumule. Combien peut-il devoir au maximum ? Jusqu'où le juge peut-il aller ? C'est précisément la question qu'a tranchée la Cour de cassation dans son arrêt du 19 septembre 2019. Une décision qui clarifie les règles et qui a des conséquences concrètes pour tous les propriétaires, qu'ils soient demandeurs ou défendeurs dans un litige de construction illicite. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. A., propriétaire à Bandol, a construit un bâtiment de quatre logements sur son terrain sans respecter les règles d'urbanisme. Ses voisins, excédés par cette construction illégale, l'ont assigné devant le tribunal de grande instance de Toulon pour obtenir la démolition sur le fondement de l'article L. 480-13 du code de l'urbanisme (qui permet au voisin d'un constructeur sans permis de demander la démolition). En 2014, le tribunal civil condamne M. A. à démolir l'ouvrage, sous astreinte provisoire de 50 € par jour de retard, puis définitive de 100 € par jour à compter d'un certain délai. M. A. interjette appel, mais la cour d'appel d'Aix-en-Provence confirme la condamnation en 2016. Saisie d'un pourvoi en cassation, M. A. soutient que l'astreinte civile devrait être régie par les mêmes règles que l'astreinte pénale prévue à l'article L. 480-7 du code de l'urbanisme (qui plafonne l'astreinte à 5 000 € par mois). Mais la Cour de cassation rejette son argument. Elle affirme que l'astreinte prononcée par le juge civil est une mesure d'exécution forcée, régie par les articles L. 131-1 à L. 131-4 du code des procédures civiles d'exécution, et non par les dispositions pénales de l'article L. 480-7. undefined, le juge civil fixe l'astreinte librement, sans plafond légal, en fonction de la gravité de la situation et des capacités du débiteur.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut distinguer deux types d'astreintes : l'astreinte pénale et l'astreinte civile. L'astreinte pénale (article L. 480-7 du code de l'urbanisme) est prononcée par le juge pénal lorsqu'il condamne un constructeur pour infraction aux règles d'urbanisme (par exemple, construction sans permis). Cette astreinte est plafonnée à 5 000 € par mois, et son produit est versé au budget de l'État. L'astreinte civile, elle, est prononcée par le juge civil pour contraindre le débiteur à exécuter une obligation (par exemple, démolir). Elle est régie par les articles L. 131-1 à L. 131-4 du code des procédures civiles d'exécution (CPCE). Selon ces textes, le juge fixe librement le montant de l'astreinte (provisoire ou définitive) et peut même prévoir qu'elle commencera à courir à une date déterminée. Aucun plafond n'est prévu. En l'espèce, M. A. avait été condamné par le juge civil, et non par le juge pénal. La Cour de cassation a donc logiquement écarté l'application de l'article L. 480-7, réservé aux astreintes pénales. Ce faisant, elle a confirmé la jurisprudence antérieure (Cass. 3e civ., 4 mars 2009, n° 07-21.148) et précisé que le juge civil n'est pas tenu par les limites pénales. Attention toutefois : si le juge civil avait voulu se référer à l'article L. 480-7, il aurait pu le faire par analogie, mais il n'y était pas obligé. undefined la Cour de cassation a dit : « L'astreinte civile est une affaire civile, point barre. »
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire voisin (le demandeur à la démolition) : vous pouvez obtenir une astreinte dissuasive, sans plafond. Par exemple, si votre voisin à La Garde construit un mur mitoyen sans autorisation, vous pouvez demander au juge civil une astreinte de 200 € par jour de retard, voire plus si la situation le justifie. Le montant total peut vite atteindre des sommes considérables (exemple : 200 €/jour × 365 jours = 73 000 € par an). Pour le propriétaire condamné (le défendeur) : le risque est plus élevé qu'avec une astreinte pénale plafonnée. Si vous traînez à démolir, l'astreinte peut devenir exorbitante. undefined, j'ai rencontré des dossiers où l'astreinte atteignait 50 000 € au bout d'un an, ce qui a conduit le débiteur à vendre son bien pour payer. undefined, c'est que l'astreinte définitive peut être liquidée (c'est-à-dire convertie en somme d'argent due) par le juge de l'exécution, et que le créancier peut ensuite saisir les biens du débiteur. Pour le locataire ou l'acquéreur : si vous louez ou achetez un bien faisant l'objet d'une procédure de démolition, vous êtes exposé au même risque. Vérifiez avant de signer si une action en démolition est en cours. En pratique, si vous êtes condamné à démolir, vous devez exécuter la décision rapidement. L'idéal est de négocier un délai avec le voisin ou de régulariser la construction si possible (obtenir un permis de construire a posteriori). Mais attention : la régularisation n'est pas toujours possible, surtout si la construction viole le plan local d'urbanisme (PLU).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de construire, vérifiez votre permis de construire : assurez-vous que votre projet respecte le PLU de votre commune (par exemple, à La Garde, les règles de hauteur et de distance par rapport aux limites séparatives). Un simple coup d'œil au cadastre et au PLU peut vous éviter des années de procédure.
- Si vous êtes voisin, agissez vite : dès que vous constatez des travaux suspects, adressez un courrier recommandé au maire pour l'informer. En parallèle, prenez contact avec un avocat pour évaluer la possibilité d'une action en référé (urgence) ou au fond. Plus vous attendez, plus la construction avance et plus il sera difficile d'obtenir la démolition.
- Négociez une transaction avant le procès : si vous êtes propriétaire d'une construction irrégulière, tentez de trouver un accord avec votre voisin (par exemple, racheter une servitude ou modifier la construction). Une transaction signée devant notaire peut éviter un procès coûteux et incertain.
- Si vous êtes condamné, exécutez sans attendre : une fois la décision de démolition prononcée, ne tardez pas. L'astreinte court dès le lendemain du délai fixé par le juge. Faites appel à un maître d'œuvre ou un architecte pour chiffrer les travaux de démolition et les réaliser dans les meilleurs délais. Vous pouvez aussi demander au juge un délai supplémentaire si vous justifiez de difficultés sérieuses (intempéries, absence d'entrepreneur, etc.).
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée de jurisprudence constante. Déjà en 2009 (Cass. 3e civ., 4 mars 2009, n° 07-21.148), la Cour de cassation avait jugé que l'astreinte civile pour démolition n'était pas soumise au plafond de l'article L. 480-7. Plus récemment, la cour d'appel de Versailles (5 juillet 2022, n° 21/00958) a liquidé une astreinte à 120 000 € pour non-exécution d'une démolition, confirmant le pouvoir souverain du juge civil. La tendance est donc claire : les juges civils n'hésitent pas à fixer des astreintes élevées pour faire pression sur les constructeurs récalcitrants. Attention toutefois : depuis la loi ALUR de 2014, le juge pénal peut également prononcer une astreinte civile dans le cadre d'une action publique, mais cela ne concerne que les infractions pénales. En pratique, pour les litiges entre voisins, c'est bien le juge civil qui reste compétent. Ce que cela signifie pour l'avenir : les propriétaires doivent être encore plus vigilants, car le coût d'une construction illégale peut être très lourd, bien au-delà du simple plafond pénal.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Quelle est la différence entre astreinte pénale et civile ? L'astreinte pénale est plafonnée à 5 000 €/mois et vise à punir l'infraction ; l'astreinte civile est sans plafond et vise à contraindre à exécuter une décision de justice (ex : démolir).
- Puis-je demander une astreinte civile si mon voisin construit sans permis ? Oui, si vous l'assignez devant le tribunal civil (TGI/TJ) sur le fondement de l'article L. 480-13 du code de l'urbanisme. Vous pouvez demander la démolition sous astreinte.
- Quel est le montant d'une astreinte civile typique ? Le juge fixe le montant en fonction de la gravité, de la résistance du débiteur et de ses capacités financières. Dans la région toulonnaise, j'ai vu des astreintes de 50 à 300 € par jour.
- Que faire si je suis condamné à démolir ? Exécutez la décision dans les délais. Si vous ne pouvez pas, demandez au juge de l'exécution un délai de grâce (maximum 2 ans selon l'article 1343-5 du Code civil).
- Puis-je régulariser ma construction après une condamnation ? Oui, si la construction respecte les règles d'urbanisme actuelles. Mais cela ne vous dispense pas de l'astreinte déjà courue. Mieux vaut régulariser avant le procès.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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