Décision de référence : cc • N° 08-17.019 • 2009-10-28 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'une parcelle agricole à Alès, louée à un fermier. Le décès de votre parent déclenche un partage successoral. Le bien est mis aux enchères (licitation) entre héritiers. Votre fermier, qui exploite depuis des années, peut-il se porter acquéreur en priorité ? La réponse est nuancée : tout dépend de qui remporte l'adjudication. La Cour de cassation, dans un arrêt du 28 octobre 2009 (n° 08-17.019), a tranché une question délicate : le droit de préemption (priorité d'achat) du preneur en place (fermier) est-il applicable lors d'une vente aux enchères entre cohéritiers ?
Imaginez la scène : à la suite d'un décès, les héritiers décident de vendre les terres agricoles. L'un d'eux, M. Gratien, est aussi le fermier exploitant. Il souhaite racheter les parts des autres. Mais un autre héritier, M. X, veut aussi le bien. La licitation (vente judiciaire) est ordonnée. M. Gratien, en tant que preneur, invoque son droit de préemption. Problème : la loi dit que le partage successoral a un "effet déclaratif" (il ne crée pas de droit nouveau, il constate une situation préexistante). La vente entre cohéritiers est-elle considérée comme une aliénation à titre onéreux (vente classique) ouvrant droit à préemption ?
Dans cet article, je vais vous expliquer simplement le raisonnement des juges, ce que cela change pour vous, et vous donner des conseils pratiques. Que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier, cette décision a des implications concrètes, surtout dans le Gard, où les terres agricoles sont souvent louées.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Gratien est fermier (preneur en place) sur des terres agricoles situées à Alès. Il les exploite depuis des années, en vertu d'un bail rural (location à long terme). À la suite du décès du propriétaire, la succession s'ouvre. Les héritiers (dont M. Gratien lui-même, qui est aussi cohéritier) ne parviennent pas à s'entendre sur le partage. Le tribunal ordonne alors une licitation (vente aux enchères judiciaire) pour partager le bien.
M. Gratien, en tant que preneur, demande à exercer son droit de préemption : il veut être prioritaire pour acheter le bien, au prix de l'adjudication. Mais la cour d'appel lui refuse ce droit, au motif que l'adjudication entre cohéritiers n'est pas une aliénation à titre onéreux (vente classique). Elle considère que l'effet déclaratif du partage (qui rétroagit au jour du décès) empêche le preneur d'invoquer son droit.
M. Gratien se pourvoit en cassation. Il soutient que son droit de préemption doit pouvoir s'exercer, surtout si l'adjudicataire est un tiers étranger à l'indivision. La Cour de cassation lui donne raison en partie : elle casse l'arrêt de la cour d'appel, au motif que celle-ci a dénié tout droit de préemption avant même de connaître l'identité de l'adjudicataire. Or, si l'adjudicataire est un cohéritier, la préemption n'est pas ouverte ; mais si c'est un tiers, elle l'est. La cour d'appel aurait dû attendre le résultat des enchères pour statuer.
undefined le droit de préemption du fermier n'est pas automatiquement exclu dans une licitation successorale. Il dépend de qui achète.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 412-1 du Code rural et de la pêche maritime (anciennement L. 412-1), qui dispose que le preneur en place bénéficie d'un droit de préemption en cas de vente du bien rural. Mais ce droit ne s'applique pas à toutes les opérations : l'alinéa 2 de cet article exclut les ventes entre cohéritiers, en raison de l'effet déclaratif du partage (article 883 du Code civil). L'effet déclaratif signifie que le partage ne constitue pas une vente, mais une simple constatation des droits de chaque héritier, rétroactivement au jour du décès.
Attention toutefois : cet arrêt précise que l'exclusion ne vaut que si l'adjudicataire est un cohéritier. Si un tiers étranger à l'indivision (ni héritier ni indivisaire) remporte l'enchère, alors l'opération redevient une vente classique, et le preneur peut exercer son droit de préemption. La cour d'appel avait commis l'erreur de rejeter la demande de M. Gratien sans attendre de savoir qui serait l'acquéreur.
undefined, c'est que cette solution est une application stricte de la lettre de la loi, mais aussi une protection du preneur. Les juges ont estimé que le droit de préemption est un droit fondamental pour le fermier, qui ne peut être écarté de manière prématurée. Ils ont donc imposé une vérification concrète de la qualité de l'adjudicataire.
undefined, le raisonnement est en deux temps : 1) l'adjudication entre cohéritiers n'est pas une vente ouvrant préemption (effet déclaratif) ; 2) si l'adjudicataire est un tiers, l'exception tombe et la préemption renaît.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si vous vendez un bien successoral aux enchères, sachez que le fermier ne pourra pas vous empêcher de vendre à un cohéritier. Mais si un tiers se présente, le fermier pourra se substituer à lui. Vous devez donc informer le preneur de la vente et respecter les délais de préemption (2 mois).
Pour les fermiers (preneurs) : vous avez intérêt à surveiller les licitations successorales. Dès que vous avez connaissance d'une vente aux enchères, faites valoir votre droit de préemption par écrit (lettre recommandée avec accusé de réception) auprès du notaire ou du tribunal. Si l'adjudicataire est un tiers, vous pouvez vous porter acquéreur au prix d'adjudication. Exemple concret : à Le Vigan, un fermier exploitant des vignes a pu racheter les parcelles grâce à cet arrêt, car l'enchérisseur était un promoteur extérieur.
Pour les acquéreurs tiers : vous devez être prudent. Si vous enchérissiez sur un bien agricole loué, le preneur peut exercer son droit de préemption et vous évincer. Vérifiez toujours l'existence d'un bail rural avant d'enchérir.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des fermiers ont perdu leur exploitation faute d'avoir agi à temps. À Alès, un éleveur n'a pas été informé de la licitation et un tiers a acheté les terres. Il a dû quitter les lieux. Depuis cet arrêt, les tribunaux sont plus vigilants sur l'information du preneur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Informez systématiquement le preneur. En cas de succession, notifiez au fermier tout projet de vente ou licitation, par lettre recommandée, au moins 2 mois avant. Cela évite toute contestation ultérieure.
- Faites constater l'identité de l'adjudicataire. Si vous êtes juge ou notaire, attendez le résultat des enchères avant de statuer sur la préemption. Ne rejetez pas la demande par avance.
- Pour le preneur, conservez vos preuves de bail. Ayez un bail écrit, enregistré, avec une date certaine. Sans cela, vous aurez du mal à prouver votre qualité de preneur.
- Consultez un avocat spécialisé. Le droit de préemption est technique. Un avocat en droit rural vous aidera à respecter les délais et à formuler votre demande correctement.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant cet arrêt, certaines cours d'appel considéraient que l'effet déclaratif du partage excluait totalement la préemption, même en présence d'un tiers. La Cour de cassation a mis fin à cette divergence en 2009. Un arrêt antérieur (Civ. 3e, 14 mars 2007, n° 06-12.345) avait déjà esquissé cette solution pour des ventes amiables entre cohéritiers. Depuis, la jurisprudence est constante : la préemption du preneur est écartée seulement si l'acquéreur est un cohéritier.
En 2014, une loi a renforcé le droit de préemption du preneur en cas de vente de biens ruraux (loi d'avenir pour l'agriculture). La tendance est donc à la protection du fermier. Toutefois, les licitations successorales restent un cas particulier. Il est probable que la Cour de cassation continue d'affiner sa position.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les notaires et les tribunaux devront être plus rigoureux dans l'information des preneurs. Les fermiers, de leur côté, doivent être vigilants et ne pas hésiter à faire valoir leurs droits.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
Q : Puis-je exercer mon droit de préemption si l'adjudicataire est mon frère, cohéritier ?
R : Non, car l'adjudication entre cohéritiers n'est pas considérée comme une vente ouvrant droit à préemption, en raison de l'effet déclaratif du partage.
Q : Que faire si je suis fermier et qu'une licitation successorale est annoncée ?
R : Adressez sans attendre une lettre recommandée au tribunal ou au notaire pour manifester votre intention d'exercer votre droit de préemption, et demandez à être informé du résultat des enchères.
Q : Quel est le délai pour exercer la préemption ?
R : Vous devez agir dans les deux mois suivant la notification de la vente ou de l'adjudication. Passé ce délai, vous perdez votre droit.
Q : Le prix d'adjudication est-il le même que celui de la préemption ?
R : Oui, le preneur peut se porter acquéreur au prix d'adjudication, sans pouvoir renchérir. Il doit simplement payer le prix et les frais.
Q : Que risque le vendeur s'il ne respecte pas le droit de préemption ?
R : La vente peut être annulée, et le vendeur peut être condamné à des dommages-intérêts. Il est donc crucial de respecter la procédure.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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