Décision de référence : cc • N° 24-11.754 • 2026-04-09 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acheter une belle maison à Pessac, dans la banlieue bordelaise. Tout est parfait. Mais un jour, votre voisin vous annonce qu'il va demander la démolition de votre extension, construite il y a vingt ans, parce qu'elle empiète sur sa parcelle. Vous pensiez que le délai pour agir était dépassé ? Pas si sûr. La question que se pose chaque propriétaire : jusqu'à quand un voisin ou une commune peut-il m'obliger à démolir une construction ancienne ? La réponse vient de tomber : la Cour de cassation, dans un arrêt du 9 avril 2026, a tranché un point clé de la prescription (le délai au-delà duquel on ne peut plus agir en justice) des actions en démolition pour violation du droit de propriété. Et elle pourrait bien changer la donne pour des milliers de propriétaires.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme [W] sont propriétaires de maisons d'habitation à Pessac, cadastrées respectivement section EH n° [Cadastre]. Leurs voisins, M. et Mme [U], possèdent la parcelle cadastrée section EH n° [Cadastre] ainsi que les parcelles EH n° [Cadastre 3], [Cadastre 5] et [Cadastre 6], où sont implantés des réseaux d'eau et d'électricité. Un conflit de bornage (délimitation des propriétés) a révélé que les constructions des époux [U] empiétaient sur le terrain des époux [W]. Ces derniers ont alors assigné les [U] en justice pour obtenir la démolition des constructions litigieuses et des dommages et intérêts (une somme d'argent pour compenser le préjudice subi).
Les constructions en cause avaient été achevées avant juillet 2006, date d'entrée en vigueur de la loi Engagement National pour le Logement (dite loi ENL). Les [U] ont soulevé la prescription décennale prévue à l'article L. 480-13 du Code de l'urbanisme, qui limite à dix ans l'action en démolition pour infraction urbanistique. Mais les [W] ont rétorqué que cette prescription ne s'appliquait qu'aux actions fondées sur le droit de l'urbanisme, et non à celles fondées sur la violation du droit de propriété (empiètement). La cour d'appel de Bordeaux leur a donné raison, condamnant les [U] à démolir les empiètements et à payer 15 000 € de dommages et intérêts. Les [U] ont formé un pourvoi en cassation (recours devant la plus haute juridiction judiciaire).
L'affaire a connu un rebondissement : la Cour de cassation, dans son arrêt du 9 avril 2026, a confirmé la décision des juges bordelais. Elle a estimé que le dernier alinéa de l'article L. 480-13 du Code de l'urbanisme, issu de la loi du 13 juillet 2006, ne distingue pas selon que l'action tend à la démolition ou à des dommages et intérêts. Mais surtout, elle a précisé que la prescription de l'action en démolition d'une construction achevée avant la publication de cette loi est régie par la loi ancienne, c'est-à-dire la prescription trentenaire de droit commun (ou décennale selon le fondement). undefined, pour les constructions achevées avant le 14 juillet 2006, les propriétaires lésés peuvent agir pendant trente ans à compter de la construction, et non dix ans.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre la décision, il faut d'abord saisir le fondement juridique. L'action en démolition pour empiètement sur la propriété voisine est une action en responsabilité civile extracontractuelle (hors contrat). Elle repose sur l'article 1240 du Code civil (qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute). Classiquement, cette action se prescrit par trente ans (prescription trentenaire). Mais le Code de l'urbanisme, en son article L. 480-13, a instauré une prescription spéciale de dix ans pour les actions en démolition fondées sur une infraction aux règles d'urbanisme (permis de construire, plans locaux d'urbanisme, etc.). La question était de savoir si cette prescription spéciale s'appliquait à toutes les actions en démolition, y compris celles fondées sur la violation du droit de propriété (empiètement).
La Cour de cassation répond : non. Elle rappelle que l'article L. 480-13, dans sa rédaction issue de la loi ENL de 2006, ne concerne que les actions fondées sur une infraction urbanistique, et non sur la violation du droit de propriété. Mais surtout, elle ajoute que ce texte ne distingue pas selon que l'action tend à la démolition ou à des dommages et intérêts. Par conséquent, si l'action est fondée sur le droit de propriété (et non sur le droit de l'urbanisme), la prescription reste celle de droit commun, soit trente ans (ou dix ans si l'action est fondée sur la responsabilité contractuelle, ce qui n'est pas le cas ici).
undefined, c'est que la loi nouvelle (2006) ne s'applique qu'aux constructions achevées après sa publication. Pour les constructions antérieures, c'est la loi ancienne qui continue de régir la prescription. undefined les [U] ne pouvaient pas bénéficier du délai réduit de dix ans, car leur construction datait d'avant 2006. La cour d'appel avait donc correctement appliqué la prescription trentenaire. La Cour de cassation confirme : pas de revirement, mais une clarification bienvenue.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications concrètes pour plusieurs profils. Si vous êtes propriétaire d'un bien construit avant juillet 2006 et que vous subissez un empiètement de la part de votre voisin, vous disposez d'un délai de trente ans à compter de la construction pour demander sa démolition. À Bordeaux, par exemple, si votre voisin a construit un garage empiétant sur votre terrain en 1995, vous pouvez encore agir jusqu'en 2025. Passé ce délai, vous ne pourrez plus demander la démolition, mais seulement des dommages et intérêts (sous réserve de la prescription quinquennale de l'action en responsabilité). Si vous êtes acquéreur d'un bien ancien, vérifiez systématiquement les limites de propriété et l'absence d'empiètement. Si vous découvrez un empiètement après l'achat, vous pouvez agir contre le vendeur ou le voisin, selon le cas. Si vous êtes locataire, vous n'êtes pas directement concerné, mais votre bailleur peut être assigné en démolition, ce qui peut entraîner des troubles de jouissance. Si vous êtes copropriétaire, un empiètement entre lots peut être sanctionné de la même manière. undefined, j'ai rencontré des dossiers où un propriétaire avait laissé un mur mitoyen s'effondrer sans réagir : la prescription trentenaire avait joué en faveur du voisin qui avait attendu trop longtemps. Attention toutefois : si l'empiètement est fondé sur une infraction au PLU (Plan Local d'Urbanisme), la prescription de dix ans de l'article L. 480-13 s'applique, même pour les constructions antérieures à 2006, mais seulement si l'action est intentée par l'administration ou un tiers sur le fondement urbanistique. En pratique, il faut distinguer le fondement juridique de l'action.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites réaliser un bornage avant d'acheter ou de construire. Le bornage (délimitation officielle des propriétés par un géomètre-expert) est le meilleur moyen d'éviter les empiètements. Coût : environ 1 500 à 3 000 €, bien moins qu'un procès.
- Vérifiez les autorisations d'urbanisme de votre voisin. Avant de laisser votre voisin construire, exigez de voir son permis de construire. Si la construction est illégale, vous pourrez agir plus facilement.
- N'attendez pas pour agir. Si vous constatez un empiètement, ne tardez pas. Même si la prescription trentenaire est longue, plus vous attendez, plus la démolition sera difficile et coûteuse. Envoyez une lettre recommandée à votre voisin pour faire valoir vos droits.
- Consultez un avocat spécialisé dès les premiers signes de conflit. Une simple consultation peut vous éviter des années de procédure. À Pessac, Maître Zakine peut vous conseiller sur la stratégie à adopter : négociation, médiation ou action en justice.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une tendance constante de la Cour de cassation à protéger le droit de propriété. Déjà, dans un arrêt du 15 décembre 2010 (n° 09-70.251), la Cour avait jugé que l'action en démolition fondée sur un empiètement se prescrivait par trente ans, même si la construction violait les règles d'urbanisme. Plus récemment, dans un arrêt du 23 mai 2019 (n° 18-14.786), elle avait précisé que la prescription spéciale de l'article L. 480-13 ne s'appliquait qu'aux actions intentées par l'administration ou sur le fondement du droit de l'urbanisme. La décision du 9 avril 2026 confirme cette ligne, en ajoutant que la loi de 2006 n'est pas rétroactive. En revanche, pour les constructions postérieures à 2006, la prescription de dix ans s'applique, ce qui réduit le délai d'action pour les propriétaires lésés. Attention donc : si vous êtes confronté à un empiètement récent (après 2006), vous n'avez que dix ans pour agir, sauf à démontrer que l'action est fondée sur un autre fondement (propriété, trouble anormal de voisinage).
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Q : Puis-je encore demander la démolition d'une construction empiétant sur mon terrain si elle date de 2000 ?
R : Oui, car la prescription trentenaire s'applique aux constructions achevées avant le 14 juillet 2006. Vous avez jusqu'en 2030 pour agir. - Q : Que faire si je découvre un empiètement sur mon terrain acheté il y a deux ans ?
R : Consultez immédiatement un avocat. Vous pouvez agir contre le vendeur (garantie des vices cachés) ou contre le voisin (action en démolition). Le délai dépend de la date de construction. - Q : Quels sont les coûts d'une action en démolition ?
R : Les frais d'avocat peuvent varier de 3 000 à 10 000 €, auxquels s'ajoutent les frais d'expertise et de bornage. La partie perdante supporte généralement les dépens (frais de justice) et peut être condamnée à une indemnité au titre de l'article 700 du Code de procédure civile (participation aux frais d'avocat). - Q : La prescription de dix ans de l'article L. 480-13 s'applique-t-elle si je suis la commune ?
R : Oui, si l'action est fondée sur une infraction urbanistique, la commune dispose de dix ans à compter de l'achèvement des travaux pour agir. Mais pour une action fondée sur le droit de propriété, c'est la prescription trentenaire qui s'applique. - Q : Puis-je obtenir des dommages et intérêts sans demander la démolition ?
R : Oui, mais l'action en dommages et intérêts se prescrit par cinq ans à compter de la découverte du dommage (article 2224 du Code civil). Il est souvent plus avantageux de cumuler les deux demandes.
Checklist :
1. Identifiez la date d'achèvement de la construction litigieuse (avant ou après juillet 2006).
2. Déterminez le fondement de votre action (empiètement = droit de propriété, infraction urbanistique = droit de l'urbanisme).
3. Consultez un avocat pour évaluer la prescription applicable.
4. Envoyez une mise en demeure à votre voisin par lettre recommandée avec accusé de réception.
5. Si aucune solution amiable, engagez une action en justice dans les délais.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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